Le Sceau des Prophètes

Muhammad, Homme et Prophète (Muhammad : Sceau des prophètes)

Muhammed
Sceau des Prophètes

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La vie de Muhammad

La vie de Muhammed

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Pour un véritable changement

 

Le Prophète était avant tout un homme oeuvrant pour une cause. Il considérait essentiellement sa mission comme celle d'un prophète cherchant à susciter un changement fondamental dans la vie des êtres humains. Il faisait la guerre uniquement quand c'était absolument inévitable : ce n'était jamais son premier choix.

Le siège de Ta'if où vivait une importante tribu arabe, celle des Thaqîf, a été relaté précédemment. Il eut lieu peu après la prise de La Mecque par le Prophète. Les Thaqîf étaient alors la seule tribu arabe importante restant opposée à l'islam. A eux seuls, ils ne pouvaient guère lui nuire. D'ailleurs, ils allaient bientôt montrer les premiers signes d'un changement d'attitude.

Quand le Prophète leva le siège de Tâ'if et repartit pour Médine, il fut suivi par 'Urwa ibn Mas'ud, un jeune homme qui faisait partie des chefs de Thaqîf. 'Urwa rattrapa le Prophète avant qu'il n'atteigne Médine. Il déclara son adhésion à l'islam et resta un certain temps à Médine. Puis il demanda au Prophète la permission de retourner parmi les siens afin d'appeler ses contribules à l'islam. Le Prophète le prévint qu'ils le tueraient. Il savait que les Thaqîf n'étaient pas disposés à écouter les bons conseils. Leur attitude était dictée par l'orgueil et il leur faudrait du temps pour envisager les choses sous un autre angle.

'Urwa dit cependant : « Messager de Dieu, ils m'aiment plus encore que leurs premiers enfants. » 'Urwa était, il est vrai, très aimé de ses concitoyens. Ils lui obéissaient en presque tout. Il n'était donc pas déraisonnable en espérant qu'ils lui obéiraient aussi lorsqu'il les inviterait à embrasser l'islam. La suite des événements devait toutefois montrer qu'il n'avait pas correctement pris la mesure de leur état d'esprit. Il s'adressa à ses concitoyens du haut d'une estrade, leur expliquant qu'il était devenu musulman et les appelant à le suivre.

Il ne s'attendait pas à une réaction violente, mais ce fut ce qu'il obtint. Une pluie de flèches s'abattit sur lui de toutes parts. Une flèche lui causa une blessure fatale. Sur son lit de mort, on demanda à 'Urwa comment il voulait que sa mort soit vengée. Il répondit : « Ma mort est un honneur que Dieu m'a accordé, car Il fait de moi un martyr. Ne faites rien de plus que ce qui a été fait pour les martyrs tués avant que le Messager de Dieu ne parte d'ici. Enterrez-moi à leurs côtés. » Il fut donc enterré à cet endroit. Il voulait dire qu'il ne souhaitait pas de vengeance.

Quelques mois passèrent. Les Thaqîf étaient toujours la seule tribu importante restée hostile à l'islam. Ils comprirent que leur position était inconfortable : en cas de nouveau conflit, ils seraient seuls contre toute l'Arabie. Après avoir longuement réfléchi à leur situation, ils décidèrent d'envoyer un délégué engager des discussions préliminaires avec le Prophète . L'homme choisi pour cette mission était aussi l'un de leurs chefs, Abd Yâlîl ibn Amr ibn 'Umayr. Celui-ci connaissait bien la mentalité de ses concitoyens. Il était conscient que les Thaqîf envisageaient sérieusement un changement d'attitude, mais il craignait néanmoins, s'il partait pour cette mission et revenait avec des propositions qui leur déplaisaient, qu'ils ne lui infligent le même traitement qu'à 'Urwa.

Il répondit donc, quand on lui proposa cette mission : « Je n'irai pas seul. Vous devez envoyer avec moi toute une délégation. » A la réflexion, il leur apparut qu'une délégation leur serait encore plus utile. Tout accord passé avec Muhammad serait en effet une décision collective et non pas le fait d'une seule personne. Ils acceptèrent d'envoyer une délégation de six hommes. Outre Abd Yâlîl, ils envoyèrent pour cette mission deux de leurs alliés, al-Hakam ibn Amr et Shurahbîl ibn Ghaylân, ainsi que trois membres du clan de Mâlik : 'Uthmân ibn Abî al-'Âs, Aws ibn Awf et Numayr ibn Kharasha.

Une délégation des Thaqif à Médine

La délégation se dirigea vers Médine et, arrivée dans les environs, fit halte pour se reposer à un endroit appelé Qanâh. Là, les représentants des Thaqîf rencontrèrent l'un de leurs contribules, appelé al-Mughîra ibn Shu'ba, qui était musulman depuis plusieurs années. Quand il apprit le but de leur visite, il en fut très heureux. Il les laissa se reposer et s'empressa d'aller apporter la bonne nouvelle au Prophète . En chemin, il rencontra Abu Bakr qui, en apprenant la nouvelle, demanda à al-Mughîra de le laisser lui-même en informer le Prophète.

Al-Mughîra accepta et ils allèrent ensemble trouver le Prophète. Ce fut Abu Bakr qui parla, et le Prophète fut enchanté de cette nouvelle. Al-Mughîra retourna auprès de ses contribules à leur halte. Il leur enseigna comment saluer le Prophète en employant la formule de salutation musulmane : « La paix soit sur vous. » Cependant, lorsqu'ils arrivèrent en présence du Prophète, ils employèrent la salutation préislamique.

Al-Mughîra avait une requête personnelle à présenter au Prophète. Quand il avait décidé de devenir musulman, il voyageait en direction de Ta'if avec un groupe de ses contribules. Ils avaient fait halte à un endroit et il les avait tous tués pendant leur sommeil. Il avait pris tous leurs biens et était parti à Médine pour déclarer sa conversion à l'islam. Le Prophète l'avait accepté comme musulman mais avait refusé de recevoir l'argent et les biens de ces gens comme butin de guerre.

Il lui avait dit : « Nous t'acceptons comme musulman, mais nous ne voulons pas de l'argent : nous n'acceptons pas la trahison. » Maintenant, al-Mughira voulait réparer sa faute. Il pensait que s'il faisait des délégués de Thaqîf ses hôtes personnels et se montrait hospitalier envers eux, leur opinion de lui s'améliorerait. Le Prophète avait toutefois d'autres priorités : il tenait à ce que ces gens apprennent le mieux possible à connaître l'islam durant leur séjour à Médine. Il dit à al-Mughîra : « Je ne t'empêche pas de montrer de la bonté et de l'hospitalité à tes contribules, mais je voudrais qu'ils séjournent en un lieu où ils pourraient écouter le Coran. »

Le Prophète voulait donc qu'on dresse une tente pour eux près de la mosquée. Là, ils prendraient pleinement conscience du changement suscité par l'islam dans la vie des gens. Ils verraient l'importance attachée par les musulmans à leurs prières et quel effet produisait sur eux la prière, particulièrement la prière en commun. Ils entendraient le Coran, qui exprimait le message de l'islam dans les paroles mêmes de Dieu. Les délégués de Thaqîf purent observer tout ce qu'ils voulaient observer. Ils remarquèrent entre autres que le Prophète ne parlait pas de lui-même dans ses sermons.

Il disait seulement : « Je témoigne qu'il n'y a pas d'autre divinité que Dieu. » Il ne faisait pas suivre cela du second article de la profession de foi : « Je témoigne que Muhammad est le Messager de Dieu. » Les délégués de Thaqîf se demandèrent comment le Prophète voulait qu'ils déclarent croire qu'il était le Messager de Dieu alors que lui-même ne le répétait pas dans ses sermons. Quand il apprit ce qu'ils disaient, le Prophète dit : « Je suis le premier à témoigner que je suis le Messager de Dieu. »

Le Prophète désigna Khâlid ibn Sa'îd ibn al-'Âs pour s'occuper de la délégation et servir d'intermédiaire entre elle et le Prophète. Ce fut d'ailleurs Khâlid qui écrivit l'accord qu'ils finirent par conclure avec le Prophète. Leur confiance en Khâlid était telle qu'ils n'acceptaient de manger la nourriture que leur envoyait le Prophète que si Khâlid se joignait à eux.

Les membres de la délégation de Thaqîf allaient chaque matin discuter avec le Prophète, laissant derrière eux le plus jeune d'entre eux, 'Uthmân ibn al-'Âs, pour garder leurs biens. Quand ils revenaient pour se reposer, 'Uthmân allait à son tour trouver le Prophète pour poser ses questions au sujet de l'islam et apprendre le Coran. Il le fit à maintes reprises et acquit bientôt de solides connaissances au sujet de l'islam.

S'il trouvait le Prophète endormi, 'Uthmân ibn al-'Âs allait trouver Abu Bakr pour s'instruire auprès de lui. Il ne parlait pas de ses activités aux autres délégués. Cette attitude lui valut bientôt l'affection du Prophète. Après plusieurs séances de discussion avec le Prophète, les membres de la délégation commencèrent à être attirés par l'islam.

Kinâna ibn Abd Yâlîl dit un matin au Prophète : « Vas-tu conclure un accord avec nous afin que nous puissions rentrer chez nous ? » Le Prophète répondit : « Oui, si vous embrassez l'islam. Sinon, il n'y aura aucun terrain d'entente entre nous et nous ne pourrons pas conclure d'accord de paix. »

Kinâna voulut obtenir quelques concessions. Il était conscient, ainsi que le reste de la délégation, qu'une fois devenus musulmans, ils devraient s'abstenir de tout ce que Dieu avait interdit. Ils craignaient toutefois que leurs contribules aient du mal à accepter ces restrictions. Kinâna dit au Prophète : « Nous voyageons beaucoup, et nous ne pouvons pas nous passer de la fornication. Peux-tu nous accorder une dispense ? » Le Prophète répondit : « C'est interdit. Dieu dit : "Ne commettez pas la fornication ! Ceci est en vérité une turpitude et une voie néfaste." » (17.32)

Kinâna demanda ensuite une autre dispense, cette fois au sujet de l'usure. Il fît valoir que tous les gains des Thaqîf provenaient de l'usure. Le Prophète répondit : « Vous n'avez droit qu'au capital prêté. Dieu dit : "Ô vous qui croyez ! Craignez votre Seigneur et renoncez à tout reliquat d'intérêt usuraire, si vous êtes des croyants sincères !" » (2.278)

Kinâna essaya d'obtenir une faveur dans un autre domaine. Il demanda : « Et le vin ? Ce n'est que le jus de fruits que nous cultivons et nous ne pouvons pas nous en passer. » Le Prophète répondit : « Dieu l'a interdit. » Puis il récita le verset coranique : « O vous qui croyez ! Les boissons alcoolisées, les jeux de hasard, les bétyles et les flèches divinatoires ne sont autre chose qu'une souillure diabolique. Fuyez-les ! Vous n'en serez que plus heureux ! » (5.90)

Cette séance de négociation s'acheva ainsi. Les délégués de Thaqîf se retirèrent pour se consulter. Une fois seuls, ils réfléchirent à ce qui se passerait s'ils repartaient chez eux sans être devenus musulmans. La perspective n'était guère prometteuse. Certains d'entre eux dirent qu'ils craignaient que le Prophète ne puisse marcher sur Tâ'if, leur ville, comme il avait marché sur La Mecque, sans que les Thaqîf ne parviennent à lui opposer la moindre résistance. A l'issue de leurs consultations privées, ils étaient tous d'accord pour accepter les conditions du Prophète.

Ils retournèrent trouver le Prophète et lui dirent qu'ils acceptaient ses conditions. Ils lui demandèrent toutefois ce qu'il avait l'intention de faire de leur grande idole, connue sous le nom d'al-Lât. Le Prophète leur dit de la détruire. Ils répondirent : « C'est impossible. Si la déesse apprenait que tu voulais la détruire, elle tuerait tous les gens des environs. » 'Umar ibn al-Khattâb, qui était présent, apostropha Kinâna ibn Abd Yâlîl : « Quel ignorant tu es ! Cette déesse n'est qu'une pierre. » L'homme de Thaqîf répliqua : « Ce n'est pas à toi que nous sommes venus parler, 'Umar. »

Ils implorèrent passionnément le Prophète de les laisser conserver al-Lât pendant trois ans, mais il ne voulut rien entendre. Ils essayèrent d'obtenir un compromis en réduisant cette durée à deux ans, puis à un an. Il refusa catégoriquement. Ils firent valoir qu'ils craignaient pour leur vie, car les gens ordinaires de Thaqîf, les femmes et les enfants, seraient terrifiés s'ils devaient assister à la destruction d'al-Lât. Ils seraient donc en danger de mort si telle était l'issue de leur mission. Tous leurs arguments furent vains : permettre que cette idole soit conservée même une seule journée aurait en effet contredit le premier article de la foi musulmane.

Le Prophète maintint donc son refus. Comme ils insistaient encore, ramenant cette fois la période à un mois, il leur dit sans détour qu'il ne céderait jamais à une telle requête. Ils finirent par lui dire : « Alors détruis-la toi même. Nous ne la détruirons jamais. » Ils tentèrent encore d'obtenir des concessions, et demandèrent au Prophète de les exempter de la prière. Il finit par leur dire : « Je vous dispense de la tâche de détruire vous-mêmes vos idoles. Quant aux prières, il n'y a pas de bonne religion sans prière. »

Une autre session de consultations privées fit suite à ces négociations entre les Thaqîf et le Prophète. Les membres de la délégation en savaient alors beaucoup plus qu'auparavant au sujet de l'islam. Ils voyaient la communauté musulmane vivre selon le message divin. Ils comprenaient la force des liens unissant les musulmans entre eux. Tout ce qu'ils voyaient de l'islam leur plaisait beaucoup. En outre, le concept fondamental de la foi monothéiste était particulièrement attrayant. Ils retournèrent auprès du Prophète et déclarèrent leur conversion à l'islam. L'accord fut ainsi établi, consigné et entériné. Le reste de la tribu de Thaqîf, la dernière grande tribu arabe à être restée idolâtre, était maintenant à la veille d'un grand changement.

La délégation de Thaqîf était la première d'une longue série de délégations de différentes tribus arabes, principalement des régions les plus éloignées. Il n'y avait plus aucune résistance violente à l'islam. L'État musulman de Médine était désormais la seule puissance de la région. Le message de l'islam pouvait donc parvenir librement à tous. Les gens n'avaient rien à craindre en l'écoutant et en y adhérant. C'était là un changement remarquable par rapport aux premiers temps de l'établissement de l'État musulman de Médine, où de nombreuses tribus mobilisaient leurs forces pour attaquer Médine ou combattre les musulmans.

Toutes les tribus s'efforçaient maintenant d'être en bons termes avec l'État musulman. Le même schéma devait se répéter à maintes reprises avec les différentes délégations de tribus arabes arrivant à Médine. Le Prophète donnait tout d'abord à la délégation l'occasion d'écouter le Coran. Il était en effet conscient que rien ne peut autant adoucir le coeur des gens envers la religion musulmane que d'écouter le Coran. C'est après tout la parole de Dieu, porteuse du message divin.

Durant les négociations entre les Thaqîf et le Prophète , les délégués étaient dans l'incertitude quant à la réaction de leur tribu. En effet, les Thaqîf étaient une tribu importante, capable de mobiliser une force considérable. En outre, leur position était difficile à attaquer pour une armée ennemie, et les délégués craignaient donc que lorsque les Thaqîf auraient compris qu'ils devaient céder sur toute la ligne, ils ne refusent ces conditions. C'est pourquoi ils avaient essayé d'obtenir des concessions. Le Prophète avait cependant adopté la seule attitude digne d'un homme de principe : rien ne peut être négocié en ce qui concerne les fondements de la foi ; rien ne peut être déclaré licite quand Dieu l'a déclaré illicite.

Dieu a interdit la fornication, l'usure, les substances enivrantes et l'idolâtrie : personne ne peut accorder de dispense en de tels domaines. Al-Lât, généralement considérée comme une idole femelle ou une déesse, était aussi connue sous d'autres noms, comme Tâghiya ou la despote, ou encore Rabba ou la déesse. Pour donner une idée de l'importance d'al-Lât dans l'Arabie de l'époque préislamique, on peut dire qu'elle était la première idole par laquelle les Arabes juraient lorsqu'ils voulaient affirmer quelque chose avec force. À la demande des délégués de Thaqîf, le Prophète avait promis d'envoyer peu après leur départ un groupe de ses compagnons détruire al-Lât afin de leur épargner cette tâche.

La délégation demanda également au Prophète de désigner quelqu'un pour diriger la prière : il confia cette tâche à 'Uthmân ibn Abî al-'Âs qui, nous l'avons vu, avait manifesté un grand intérêt pour l'apprentissage de l'islam et la mémorisation du Coran. Rappelons que 'Uthmân, qui n'avait que vingt ans, était le plus jeune de la délégation. Il alla trouver le Prophète et lui dit qu'il ne cessait d'oublier ce qu'il apprenait du Coran. Le Prophète posa la main sur la poitrine de 'Uthmân et implora Dieu de l'aider. Plus tard, 'Uthmân relata qu'il n'oublia plus jamais après cela les parties du Coran qu'il mémorisait.

Le Prophète dit à 'Uthmân d'être attentif aux plus faibles parmi les fidèles dont il aurait la charge et de nommer comme muezzin (pour appeler à la prière) un homme qui n'attendrait aucun salaire pour cette tâche.

Le retour de la délégation de Thaqif

Sur le chemin du retour, les délégués de Thaqîf discutèrent de la meilleure manière d'annoncer la nouvelle à leurs concitoyens. Le meurtre de 'Urwa ibn Mas'ud était très présent dans leurs esprits. 'Urwa jouissait d'une grande popularité parmi les Thaqîf, mais ils n'avaient pas hésité à le tuer quand il les avait invités à devenir musulmans. La délégation n'était composée que de six hommes, qui pouvaient facilement être tués si les Thaqîf n'étaient pas satisfaits de l'issue de leur mission. Après s'être consultés, ils tombèrent d'accord pour suivre le conseil de Kinâna ibn Abd Yâlîl, qui leur dit : « Je connais les Thaqîf mieux que quiconque. Taisons pour l'instant notre accord avec le Prophète , et faisons-leur craindre d'avoir à affronter Muhammad et les musulmans par les armes. Disons-leur que Muhammad nous a demandé trop de concessions et que nous avons refusé fermement. Disons-leur qu'il nous a demandé de détruire l'idole, al-Lât, d'interdire les boissons enivrantes et la fornication et de cesser de pratiquer l'usure. »

Quand les délégués arrivèrent à proximité de Ta'if, leurs concitoyens sortirent pour les accueillir. Ils reçurent un choc en voyant les délégués se couvrir la tête de leur vêtement pour indiquer leur détresse et l'échec total de leur mission. Les gens pensèrent que la délégation n'avait rien ramené de bon. Les délégués mirent pied à terre et se rendirent immédiatement à l'endroit où se trouvait al-Lât afin de la saluer. Cela parut logique aux gens de Thaqîf, qui savaient que les membres de la délégation n'avaient pas vu al-Lât depuis longtemps.

Tous les membres de la délégation rentrèrent ensuite chez eux. Ils ne tardèrent pas à recevoir la visite de leurs proches et de leurs voisins, qui avaient hâte de savoir ce qui s'était passé à Médine entre la délégation et le Prophète . Ils leur dirent : « Nous avons rencontré un homme inflexible qui insiste pour avoir tout ce qu'il exige. Il n'accepte aucun compromis, parce qu'il sait qu'il doit la situation de force dans laquelle il se trouve à l'épée et que son pouvoir s'étend à toute l'Arabie. Ses propositions étaient trop dures à accepter. Il veut que nous détruisions al-Lât, que nous abolissions l'usure et n'exigions plus que le capital des prêts que nous consentons aux gens, que nous interdisions les boissons enivrantes et la fornication, et d'autres exigences semblables. »

Les gens de Thaqîf dirent : « Jamais nous n'accepterons de telles conditions. » Les délégués leur recommandèrent alors de se préparer, de mobiliser leurs forces et de consolider leurs forts. Pendant deux ou trois jours, les Thaqîf se préparèrent à un affrontement militaire. Ils avaient cependant des arrière-pensées différentes. Deux jours auparavant, ils nourrissaient encore l'espoir que leur délégation reviendrait leur annoncer la conclusion d'un accord de paix avec Muhammad . Le fait même qu'ils avaient eu l'idée d'envoyer une délégation au Prophète indiquait qu'ils n'avaient guère envie de se battre avec les musulmans.

Ils étaient conscients que ces derniers étaient plus forts qu'eux. Ils tremblaient maintenant à l'idée de les affronter au combat. Les gens de Thaqîf commencèrent à dire : « Nous n'avons pas la force de vaincre Muhammad, alors que le reste de l'Arabie s'est soumis à lui. Que la délégation retourne donc lui dire que nous acceptons ses conditions, et concluons un accord de paix avec lui selon ses exigences. »

Quand les membres de la délégation comprirent que leurs concitoyens parlaient sérieusement et préféraient la paix à la guerre, ils leur dirent la vérité : « Nous avons conclu un accord avec lui, en acceptant ce que nous voulions accepter et en stipulant nos conditions. Nous avons trouvé en lui le plus pieux, le plus honnête, le plus bienveillant et le plus sincère des hommes. Nous sommes convaincus que notre mission a été une bénédiction pour nous-mêmes et pour vous tous. L'accord que nous avons conclu est aussi une bénédiction. Réjouissez-vous donc des bienfaits de Dieu. »

Leurs concitoyens demandèrent : « Pourquoi alors nous avez-vous dissimulé la vérité et nous avez-vous laissés être si accablés face à la perspective d'une guerre ? » Les délégués répondirent : « Nous voulions seulement vous permettre de vous débarrasser de votre orgueil. » Les gens de Thaqîf commencèrent alors à déclarer leur conversion à l'islam. Quelques jours plus tard, une délégation de Médine envoyée par le Prophète arriva à Tâ'if. La délégation était commandée par Khâlid ibn al-Walîd et comprenait al-Mughîra ibn Shu'ba. Elle alla directement détruire al-Lât.

Tous les Thaqîf vinrent assister à l'événement : les hommes, les femmes et les enfants. La vaste majorité d'entre eux n'envisageait pas un instant qu'al-Lat, la déesse qu'ils avaient adorée jusqu'à très peu de temps auparavant, puisse être détruite. Ils pensaient sérieusement quelle avait le pouvoir de se protéger. Al-Mughîra ibn Shu'ba, qui faisait partie des Thaqîf mais était devenu musulman quelques années auparavant, saisit la hache et dit discrètement aux autres musulmans : « Je vais vous faire bien rire des Thaqîf. » Quand il leva sa hache sur al-Lât, il fit semblant de tomber immédiatement par terre.

Les gens de Thaqîf accueillirent l'incident par des acclamations. Ils s'écrièrent : « Tant pis pour al-Mughîra. Il a été tué par la déesse. » Ils ne purent dissimuler leur joie en le voyant tomber. Ils se tournèrent alors vers la délégation musulmane de Médine en disant : « Que celui d'entre vous qui l'ose essaie de la détruire. Vous comprendrez vite que vous ne pouvez pas la toucher. » À ce moment, al-Mughîra sauta sur ses pieds et leur dit : « Honte à vous, Thaqîf. Qu'est-elle d'autre qu'un tas de terre et de pierres ? Il est temps que vous reconnaissiez les bienfaits de Dieu et n'adoriez que Lui Seul. »

Il frappa la porte de sa hache pour la briser et, en compagnie des autres musulmans, escalada le mur de l'endroit où était abritée al-Lât. Ils la brisèrent et rasèrent complètement l'abri. Le gardien de l'endroit ne cessait de répéter : « La fondation va maintenant montrer sa fureur et ils seront engloutis au fond de la terre. » Al-Mughîra dit alors à Khâlid : « Je vais excaver ses fondations. » Il le fit et retourna la terre située sous l'idole. Les musulmans enlevèrent la grande quantité de bijoux qui étaient placés sur al-Lât. Les Thaqîf étaient stupéfaits de voir les musulmans accomplir leur tâche.

La destruction d'al-Lât contribua largement à rassurer les Thaqîf quant au choix qu'ils avaient fait. Ils comprirent qu'al-Lât n'était qu'une statue de pierre. Dès lors, leur adhésion à l'islam s'avéra sincère. Quand le Prophète reçut les bijoux et les vêtements précieux rapportés par la délégation musulmane de sa mission de destruction d'al-Lât, il remercia Dieu et Le loua pour Son aide et Sa générosité. Quelques mois auparavant, le Prophète avait accueilli deux jeunes hommes de Thaqîf qui étaient venus déclarer leur conversion à l'islam.

L'un d'eux, Abu Mulayh, était le fils de 'Urwa ibn Mas'ud. L'autre était son cousin, Qârib ibn al-Aswad. Lorsqu'ils avaient rejoint le Prophète, ils avaient dit qu'ils ne voudraient plus avoir aucun lien avec les Thaqîf aussi longtemps qu'ils vivraient. Il leur avait alors proposé de s'allier à qui ils voudraient. Ils avaient répondu : « Nous nous allions à Dieu et Son messager. » Le Prophète avait ajouté : « Et à votre oncle maternel, Abu Sufyân ibn Harb. » Ils avaient accepté.

Quand le Prophète reçut les bijoux d'al-Lât, Abu Mulayh lui demanda de rembourser les dettes de son père avec cet argent, et le Prophète accepta. Son cousin, Qârib ibn al-Aswad, dit à son tour : « Et pourrais-tu rembourser aussi les dettes d'al-Aswad, Messager de Dieu ? » Le Prophète répondit : « Mais al-Aswad est mort négateur. » Qârib répondit : « Messager de Dieu, mais si tu fais cela, tu accompliras un acte de générosité envers un proche musulman [c'est-à-dire lui même]. Cette dette est mienne et je dois la rembourser. » Le Prophète ordonna alors à Abu Sufyân, qui avait apporté les bijoux et l'argent d'al-Lât, de rembourser sur cet argent les dettes de 'Urwa et d'al-Aswad, ce qu'il fit.

C'est ainsi que les Thaqîf changèrent de camp. Ils furent la dernière grande tribu arabe à accepter le Message. Quand ils le firent, toutefois, le changement fut sincère et définitif.