Le Sceau des Prophètes

Muhammad, Homme et Prophète (Muhammad : Sceau des prophètes)

Muhammed
Sceau des Prophètes

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La vie de Muhammad

La vie de Muhammed

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Campagne de diffamation

 

En exécutant l'ordre divin d'affirmer publiquement son message, le Prophète avait entamé une nouvelle étape, mettant un terme à la période initiale de clandestinité. Le message lui-même était désormais prêché ouvertement, mais l'identité de ses adeptes, sa force numérique et son organisation restaient mal connues des Mecquois qui demeuraient hostiles à l'islam. Nous ne possédons pas de données précises quant au nombre de personnes qui embrassèrent la religion musulmane à une époque particulière, et encore moins à ses débuts. On peut seulement estimer qu'au bout des trois premières années, à la fin de la période de clandestinité, on ne comptait guère plus de soixante musulmans.

A l'époque de la première émigration en Abyssinie, c'est-à-dire la cinquième année après le début de la Révélation, il y avait deux fois plus de musulmans à La Mecque. Dès les premiers temps, le Prophète s'attacha à faire de ses compagnons une communauté solidaire unie par la foi, où chacun était prêt à aider les autres. Il était donc très important que chacun comprenne que sa conversion à la nouvelle religion impliquait une transformation radicale de sa vie. C'est ainsi que nous voyons Abu Bakr acheter les esclaves qui étaient torturés pour les affranchir.

Il aurait pu se contenter de les acheter et de les laisser vivre en sécurité avec lui, en les protégeant contre toute persécution. Cependant, il ne s'arrêta pas là : il les affranchit immédiatement pour montrer que le lien de la foi l'emportait sur toutes les valeurs et les considérations auxquelles on attachait la plus grande importance dans la société arabe de La Mecque. Les actions d'Abû Bakr portaient déjà la marque d'une caractéristique fondamentale de la communauté musulmane, le lien constitué par une fraternité de foi.

L'un des traits essentiels de cette nouvelle communauté était la prière. C'était la pratique de cet acte de culte qui permettait aux nouveaux musulmans de ressentir le lien les unissant à Dieu. Le devoir d'accomplir la prière a été institué dès les tout premiers temps de l'islam. Le Prophète transmit à ses adeptes les instructions qu'il avait reçues de l'Ange Gabriel, d'effectuer les ablutions avant la prière et d'accomplir deux prières par jour, une le matin et une avant le coucher du soleil.

Ces prières comportaient deux rak'ât et suivaient le déroulement caractéristique de la prière musulmane. Ces nouveaux musulmans accomplissaient la prière individuellement ou par petits groupes. Ils s'écartaient de la zone habitée de La Mecque pour prier à l'abri des regards. Il arrivait qu'ils soient surpris par des non-musulmans, comme ce fut le cas un jour où le Prophète priait en compagnie de son jeune cousin 'Alî.

Abu Tâlib, passant par là, vit pour la première fois la prière musulmane. Il questionna son neveu, le Prophète, au sujet de sa prière et demanda à Alî pourquoi il l'accomplissait avec lui. Ce dernier lui répondit qu'il avait embrassé la religion musulmane et croyait en Muhammad comme prophète et messager de Dieu. Abu Tâlib répondit simplement à son fils : « Puisqu'il t'a appelé à quelque chose de bien, suis-le. »

La prière en groupe est caractéristique de la religion musulmane. Prier en commun est si important que les savants considèrent cela comme une obligation. Dans ces premiers temps de l'islam, cela apportait aux nouveaux musulmans un sentiment d'identité. Ils aimaient donc à sortir ensemble pour accomplir leurs prières.

Un jour, un groupe de musulmans furent découverts par des polythéistes qui se mirent à les insulter et à se moquer de leur prière. Une violente querelle opposa bientôt les deux groupes, les musulmans se sentant assez forts pour se défendre. Sa'd ibn Abî Waqqâs, qui n'avait pas encore vingt ans, saisit un os de chameau et blessa un homme en le frappant avec. C'était la première fois que le sang était versé pour défendre l'islam. L'incident montre que les musulmans étaient prêts à lutter pour se défendre. Toutefois, Dieu les retint à ce stade d'entrer en conflit ouvert avec les négateurs.

Education et formation

Les efforts du Prophète pour faire de ses adeptes une communauté solidaire l'incitèrent à établir un centre d'enseignement pour les musulmans. Il est clair que les musulmans ne pouvaient pas, à cette époque, se réunir en public. Le Prophète choisit donc la maison d'un de ses compagnons, al-Arqam, pour servir de lieu de réunion. Al-Arqam avait à l'époque environ vingt ans ; il appartenait, comme Abu Jahl, au clan de Makhzûm. Sa maison était située près d'as-Safâ, au centre de La Mecque.

Autrement dit, le Prophète avait choisi une maison située au coeur même de la zone habitée par les Mecquois. C'était un lieu stratégique, puisque les Quraysh ne pouvaient pas se douter qu'il choisirait un lieu de réunion en plein centre de la ville, sous le nez même d'Abû Jahl, le pire ennemi de l'islam. Le Prophète réussissait néanmoins à y rencontrer ses compagnons, pour leur enseigner les fondements de leur religion et renforcer leurs liens fraternels.

Au fur et à mesure que le temps passait et que l'hostilité des Quraysh envers l'islam augmentait, ils se rendirent de plus en plus compte que les adeptes de Muhammad étaient en train de fonder une communauté à part. Il était dès lors important qu'ils réagissent, en essayant de placer leur religion au-dessus de tous les liens familiaux et tribaux. Mais comment l'idolâtrie païenne pouvait-elle constituer un idéal pour lequel les gens seraient prêts à sacrifier leurs liens familiaux ? Un groupe de membres du clan de Makhzûm décida ainsi d'employer la manière forte contre ceux des leurs qui étaient devenus musulmans.

Un certain nombre de jeunes hommes du clan avaient embrassé l'islam, comme Salama ibn Hishâm et Ayyâsh ibn Abî Rabî'a. Mais pour que leur plan réussisse, ils voulurent s'en prendre aussi à un homme appartenant à l'une de leurs meilleures familles, al-Walîd ibn al-Walîd. Ils allèrent trouver son frère Hishâm et lui dirent qu'ils voulaient punir ces jeunes gens, et qu'ils souhaitaient qu'il leur remette son frère. Ils ajoutèrent qu'ils seraient ainsi certains que plus personne de leur clan ne s'aventurerait à rejoindre les adeptes de Muhammad .

Hishâm, cependant, leur répondit qu'ils pouvaient parler à son frère mais qu'il ne les laisserait pas lui faire de mal, ajoutant : « Faites attention, car si vous le tuez, par Dieu je tuerai le plus honorable d'entre vous. » Al-Walîd échappa donc à la punition, et la tentative de ces hommes de Makhzûm échoua.

Hésitation des Quraysh

Lorsqu'une société humaine est confrontée à un problème prolongé comme celui qui se posait à La Mecque en ces premiers temps de l'islam (au début du septième siècle), les suggestions pour le résoudre ne manquent pas. Mais les méthodes suggérées ne font en fait qu'alterner entre l'approche modérée et conciliatrice, qui cherche à obtenir une forme d'accord avec la partie adverse, et les propositions extrêmes penchant pour une solution radicale.

Quand les chefs de La Mecque, réfléchissant à leur long différend avec Muhammad , comprirent que malgré leur opposition les adeptes de ce dernier augmentaient et étaient en train de fonder une communauté indépendante, les plus perspicaces reconnurent que leur problème n'allait pas disparaître tout seul. 'Utba ibn Rabî'a, l'un des principaux notables de La Mecque, fut l'un des premiers à se rendre compte que l'islam ne faisait que se renforcer malgré tous les efforts des Quraysh pour freiner ses progrès.

Un jour, tandis que 'Utba était assis en compagnie d'un groupe de notables de Quraysh, il aperçut le Prophète qui était assis tout seul à proximité de la Ka'ba. 'Utba proposa à ses compagnons : « Allons trouver Muhammad pour lui faire des offres : il en acceptera peut-être l'une ou l'autre. S'il accepte, nous lui donnerons ce qu'il veut et ce sera la fin de notre problème avec lui. »

Cette idée fut unanimement approuvée. 'Utba alla s'asseoir près du Prophète et lui dit : « Mon neveu, tu sais que tu possèdes parmi nous une position d'estime et de noblesse. Tu as introduit dans la vie de ta communauté quelque chose de très grave. Tu as ainsi semé la discorde. Tu as méprisé les idéaux des tiens, tu as ridiculisé leurs dieux et leur religion et dit du mal de leurs ancêtres. Maintenant, écoute-moi. Je vais te faire des offres auxquelles je veux que tu réfléchisses. Peut être certaines te sembleront-elles acceptables. »

Le Prophète lui demanda de faire ses propositions et lui prêta une oreille attentive. 'Utba dit alors : « Mon neveu, si tu as lancé cette affaire dans l'espoir de gagner de l'argent, nous sommes tous prêts à te donner une partie de nos biens pour faire de toi le plus riche d'entre nous. Si c'est l'honneur et le rang que tu cherches, nous ferons de toi notre maître et nous te consulterons sur tout. Si c'est un trône que tu souhaites, nous te ferons roi. Si, par contre, tu es possédé et incapable de résister à ce qui t'envahit, nous ne regarderons pas à la dépense pour tenter de te guérir. »

Lorsque 'Utba se tut, le Prophète lui demanda s'il avait terminé. 'Utba ayant répondu que oui, le Prophète lui demanda d'écouter ce que lui-même avait à dire. Il récita alors les trente-huit premiers versets de la sourate Fussilat (41.1-38), tandis que 'Utba écoutait attentivement. Lorsqu'il eut fini de réciter, le Prophète se prosterna humblement devant Dieu avant de dire à 'Utba : « Tu as entendu ce que j'ai à dire, et tu peux juger par toi-même. »

'Utba partit silencieusement rejoindre ses compagnons, qui comprirent en le voyant approcher qu'un changement s'était produit en lui. Ils le regardèrent avec curiosité tandis qu'il leur disait : « J'ai entendu quelque chose qui ne ressemble à rien de ce que j'ai entendu auparavant dans ma vie. Ce n'est ni de la poésie, ni de la sorcellerie. Écoutez ce que je vous propose, et tenez-moi pour responsable du résultat.

Laissez cet homme tranquille. Ce que j'ai entendu de lui produira certainement de grands événements. Si les autres Arabes le tuent, vous n'aurez pas eu à le faire. Si c'est lui qui l'emporte, sa gloire sera la vôtre. » Ses compagnons ripostèrent : « Il t'a certainement ensorcelé. » Il répondit : « J'ai donné mon opinion, agissez comme bon vous semble. »

Cette fois encore, les Quraysh parurent incapables d'écouter la voix de la sagesse. 'Utba était connu comme un homme objectif, raisonnable et modéré. Il leur proposait simplement d'attendre la suite des événements. Ils n'auraient rien perdu en l'écoutant, mais auraient au contraire été gagnants si le Prophète connaissait le succès. Ils préférèrent néanmoins s'opposer à la nouvelle prédication, perdant ainsi toute chance d'en tirer profit.

Nouvelles brutalités et diffamations

Tandis que les jours et les semaines passaient sans aucun signe de rapprochement entre le Prophète et les Quraysh, une ambiance de polarisation envahit la vie mecquoise. Cette polarisation était si tangible qu'elle transcendait parfois les loyautés tribales. Aucun musulman, quelles que soient sa position ou son appartenance tribale, ne serait plus à l'abri de la persécution des Mecquois. Tourmenter les musulmans, leur faire subir des sévices physiques ou des pressions morales était devenu l'occupation favorite des irréductibles de Quraysh.

Leurs victimes étaient nombreuses, et venaient de tribus et de positions sociales diverses. Le Prophète lui-même n'était pas à l'abri des persécutions, malgré la protection de son oncle et de son clan. Plutôt que de violer leurs propres règles tribales, les chefs de La Mecque ordonnaient à leurs hommes de main de s'en prendre au Prophète par la parole, le geste et l'action. Ils l'accusaient d'être un magicien, un poète et un devin, et le traitaient ouvertement de fou.

Tout cela n'affectait en rien le Prophète et n'affaiblissait nullement sa résolution de poursuivre sa mission et de transmettre la parole de Dieu à son peuple. Il continua à défier les Mecquois sur les questions religieuses, à exprimer ouvertement sa position et à inviter tous ses concitoyens à abandonner le culte des idoles et à embrasser l'islam.

Un jour, un groupe de notables de Quraysh se retrouva à la Ka'ba. Leur conversation ne manqua pas de porter sur leur problème persistant avec Muhammad et son message. Certains dirent : « Votre patience envers cet homme et notre tolérance envers son comportement sont prodigieuses. Il a ridiculisé nos anciens, insulté nos ancêtres et nos dieux, méprisé notre religion et semé la discotde parmi nous. Nous avons certainement beaucoup souffert par sa faute. »

Tandis qu'ils disaient cela, le Prophète parut. Il se dirigea vers la Ka'ba et commença son tawâf. Lorsqu'il passa devant eux, un sarcasme lui fut adressé. Il pâlit mais poursuivit son tawâf. Lorsqu'il passa devant eux la seconde fois, le sarcasme se répéta et il pâlit à nouveau. A la troisième fois, il s'arrêta et leur dit : « M'entendez-vous, gens de Quraysh ? Par Celui qui détient mon âme en Son pouvoir, je vous menace d'avoir la gorge coupée. »

Ils furent tous désorientés par sa réaction. Même le plus dur d'entre eux s'empressa de l'apaiser. Des paroles conciliantes fusèrent de toutes parts : « Poursuis ton chemin, Abu al-Qâsim. Nous ne t'avons jamais vu perdre contrôle de toi même.» Il les laissa là et partit.

Le jour suivant, ils se retrouvèrent au même endroit. Ils commencèrent à se reprocher mutuellement leut faiblesse. Tandis qu'ils s'encourageaient à se montrer plus fermes, il arriva. Ils lui sautèrent dessus et commencèrent à le malmener. Il resta debout, ferme et résolu, dans une attitude de défi. Chaque fois qu'ils lui demandaient s'il maintenait son affirmation que leurs idoles étaient fausses, il répondait : « Oui, je le dis en effet. »

L'un d'eux le prit par son vêtement et d'autres le bousculèrent. Puis Abu Bakr prit sa défense, leur criant : « Tueriez-vous un homme simplement parce qu'il a dit Dieu est mon Seigneur ? » Ils le laissèrent alors après l'avoir brutalement molesté. Mais cela n'entama nullement sa résolution de poursuivre sa mission.

Ce fut peut-être la plus grave agression physique contre le Prophète . Jusqu'alors les Quraysh avaient, à des degrés divers, respecté la protection que lui garantissaient Abu Tâlib et le clan hachémite. Pour le Prophète, cependant, le plus difficile à supporter de la part de ses concitoyens était de passer toute une matinée à leur parler sans recevoir en retour une parole bienveillante. C'était pire pour lui que la violence physique, tant il lui tenait à coeur de transmettre à ses concitoyens l'enseignement divin, sachant que cela leur apporterait le bonheur ici-bas et dans l'au-delà.

L'événement eut néanmoins son importance, puisque cette première agression collective semble avoir permis aux Mecquois de se rendre compte qu'ils pouvaient aller beaucoup plus loin. Abu Jahl comprit rapidement qu'il pourrait toujours compter sur le soutien des Quraysh s'il voulait molester Muhammad. Il se mit donc à l'affût d'une occasion.

Un jour, Abu Jahl passa près du Prophète à proximité de la colline d'as-Safâ, non loin de la Ka'ba. S'apercevant qu'il était seul, Abu Jahl l'agressa et l'insulta. Il se moqua aussi de l'islam, et parla en termes méprisants du message du Prophète. Le Prophète ne répondit pas. Une servante, regardant par la fenêtre d'une maison où elle travaillait, avait cependant été témoin de la scène. Lorsque Abu Jahl eut achevé sa répugnante besogne, il partit rejoindre un groupe de ses contribules assis près de la Ka'ba.

Peu après, Hamza, un oncle du Prophète à peu près aussi âgé que lui ou un peu plus, rentrait d'une expédition de chasse. Il avait l'habitude, à chaque fois qu'il revenait de la chasse, de se rendre d'abord à la Ka'ba pour accomplir un tawâf. Puis il saluait tous les groupes de personnes qui s'y trouvaient, comme le voulait la coutume mecquoise. Il était respecté et apprécié de tous.

Cette fois, la servante l'arrêta comme il passait près d'elle. Elle lui relata ce qu'elle avait vu Abu Jahl faire à son neveu, Muhammad, et lui dit que le Prophète n'avait pas répondu à ses insultes. Hamza, furieux envers Abu Jahl, alla tout droit à la Mosquée sacrée pour le chercher. Lorsqu'il le vit en compagnie de ses contribules, il s'approcha de lui, son arc à la main. Il frappa alors de toutes ses forces la tête d'Abû Jahl avec son arc, le blessant au front. Puis il lui dit : « Tu l'insultes parce qu'il suit sa religion ? Je dis la même chose que lui. Essaie de t'opposer à moi si tu le peux. »

Comme le sang coulait de la blessure d'Abû Jahl, ses compagnons voulurent le venger. Se rendant compte que la situation ne pourrait qu'empirer, ce dernier leur dit cependant : « Laissez Abu 'Imâra [Hamza] tranquille. J'ai gravement insulté son neveu. »

Cet incident est empreint de connotations tribales. La colère et la vengeance de Hamza étaient motivées par la loyauté tribale. De même, la remarque conciliante d'Abû Jahl après avoir été blessé par Hamza avait pour but d'éviter que cette affaire ne donne lieu à un affrontement tribal. Si Hamza avait été écrasé par le nombre de ses adversaires, sa tribu aurait dû venger son humiliation et la situation serait vite devenue incontrôlable.

En outre, c'était dans un moment de colère que Hamza avait déclaré être un adepte de Muhammad : ce n'était peut-être pas vrai, et on pourrait peut-être encore le persuader d'oublier cela - du moins, c'était sans doute ce que pensait Abu Jahl. Rien n'était moins vrai. Peut-être Hamza avait-il prononcé ces mots dans le feu de l'action, sans se rendre compte de ce que cela impliquait. Néanmoins, il alla trouver son neveu pour s'informer sur l'islam. En l'écoutant, il se sentit de plus en plus rassuré.

Il n'éprouvait aucun regret. Sa décision renforçait en outre le Prophète et les musulmans, cat il était l'un des plus valeureux combattants d'Arabie. Les Quraysh étaient conscients que Hamza était un partisan important pour l'islam. Il ne s'agissait pas seulement d'une conversion de plus : les musulmans avaient maintenant parmi eux un homme très puissant, qui jouissait d'un immense prestige et leur donnerait beaucoup d'assurance.

Jusqu'à son dernier souffle, Hamza fut l'un des principaux défenseurs de la nouvelle prédication. La Mecque a toujours été un lieu de pèlerinage depuis la construction de la Ka'ba par Abraham et Ismaël. Dieu a fait en sorte que les générations successives continuent à vénérer la « Maison », comme les Arabes l'appelaient généralement, et s'y rendent pour offrir leur culte au Créateur. Ce fut Abraham qui, en réponse au commandement divin, appela son peuple à se rendre à la Ka'ba en pèlerinage.

À l'époque où le Prophète Muhammad commença à prêcher le message de l'islam à La Mecque, le pèlerinage était une tradition profondément ancrée dans la vie de la cité. On venait à La Mecque de toute l'Arabie, à une période précise de l'année, pour accomplir les rites du pèlerinage. Cela renforçait bien entendu la position des Quraysh, qui résidaient à La Mecque, en tant que principale tribu d'Arabie. Il faut néanmoins ajouter ici que le pèlerinage préislamique comportait de nombreuses pratiques qui n'étaient ni religieuses, ni même morales, et qui avaient été introduites au fil des ans par les Quraysh, responsables du pèlerinage.

Ainsi une grande institution cultuelle avait-elle été déformée et privée de son caractère religieux. Il n'en restait pas moins que des pèlerins venaient chaque année à La Mecque des quatre coins de l'Arabie, et y passaient quelque temps avant de rentrer chez eux.

Les Quraysh jouissaient des avantages apportés par le pèlerinage et s'efforçaient de les protéger contre toute menace. Ils se rendaient cependant compte que le pèlerinage risquait désormais de produire des résultats indésirables. Cette prise de conscience se manifesta à travers diverses mesures préventives prises par les Quraysh. Lors d'une assemblée où participèrent un grand nombre de Mecquois et dont al-Walîd ibn al-Mughîra était en quelque sorte le président, ils se mirent d'accord sur une stratégie précise.

Pour commencer, al-Walîd dit : « Maintenant que la saison du pèlerinage approche, les gens vont commencer à arriver de toute l'Arabie. Ils ont dû entendre parler de votre ami [c'est-à-dire le Prophète ]. Il vaudrait donc mieux vous mettre d'accord sur ce que vous allez répondre lorsqu'on vous interrogera à son sujet. Nous devons veiller à ne pas avoir trop d'opinions différentes, en particulier si elles sont contradictoires. »

Lorsque ses auditeurs lui demandèrent conseil sur ce qu'il fallait dire, il préféra écouter d'abord leurs propositions. La principale préoccupation d'al-Walîd était que la solution qu'ils adopteraient devrait tenir compte du fait que Muhammad demandait aux gens d'écouter le Coran, le message de Dieu, exprimé dans un langage mélodieux et un style puissant. La description qu'ils donneraient de Muhammad devrait aussi pouvoir expliquer cet argument éloquent et persuasif.

On proposa des termes comme « devin », « fou », « poète » ou encore « magicien ». Al-Walid n'en trouva aucun convaincant et souligna la faiblesse de chacun de ces arguments. Il fit remarquer que Muhammad ne disait rien de semblable à ce que disaient des hommes comme ceux-là. Quand plus personne ne put émettre de suggestion plausible, on demanda à al-Walîd s'il avait mieux à proposer.

Il répondit : « Ce que dit Muhammad est certes beau. C'est comme un palmier avec des racines solides et des fruits abondants. Chacune de vos suggestions ne pourra qu'être reconnue comme fausse. La moins susceptible d'être contredite est celle qui affirme qu'il est un magicien répétant des mots magiques qui éloignent un homme de son père, de sa mère, de son épouse et de son clan. » Tous approuvèrent la proposition d'al-Walîd et se mirent à préparer leur campagne de propagande pour inciter les pèlerins à se méfier de Muhammad et à éviter de le rencontrer.

C'était la première assemblée organisée par les ennemis de l'islam pour discuter de la meilleure manière d'en déformer l'image et d'en éloigner les gens avant qu'ils ne se rendent compte que l'islam n'était que la vérité. Les Quraysh entamèrent donc une campagne de diffamation contre l'islam et le Prophète , accusant ce dernier d'être un magicien qui ne pouvait que semer la discorde au sein des familles et des clans. Les irréductibles de Quraysh s'efforcèrent de rencontrer le plus grand nombre possible de pèlerins pour leur expliquer la nature de leur problème avec Muhammad et les mettre en garde contre sa magie. Comme les pèlerins se regroupaient selon des critères tribaux, les efforts des Quraysh prenaient souvent la forme de réunions tribales semi-officielles où une délégation des Quraysh tentait de rencontrer le plus grand nombre possible de pèlerins d'une même tribu pour les conseiller et les avertir des effets « désastreux » qui pourraient survenir si quelqu'un essayait de rencontrer Muhammad.

Tous ceux qui le rencontreraient risqueraient d'être ensorcelés, affirmaient-ils. La campagne des Quraysh connut un succès certain. Personne ne voulut s'informer sur l'islam durant cette saison de pèlerinage. Toutes les tribus approuvèrent l'attitude des notables de Quraysh et leurs efforts pour restreindre la propagation de leur problème. Ce succès fut toutefois de courte durée. Ces mêmes personnes qui avaient écouté les avertissements des Quraysh et avaient jugé plus sage d'éviter Muhammad et ses adeptes rapportèrent la nouvelle dans leur tribu à leur retour, répétant évidemment la version donnée par les Quraysh.

Mais lorsqu'elles voyagent, les nouvelles se modifient : la virulence des accusations des Quraysh ne pouvait manquer de s'atténuer. À une époque où aucun de nos moyens de communication modernes n'existait et où les nouvelles ne s'ébruitaient que par la transmission orale, les Quraysh rendirent à l'islam un service involontaire : ils permirent à l'Arabie tout entière d'apprendre l'existence de l'islam. Pour la première fois, l'occasion était donnée à l'islam de dépasser les limites de La Mecque.

Nous avons un exemple de la manière dont les efforts des Quraysh produisirent l'inverse de l'effet escompté, dans l'histoire de Dammâd, un homme de la tribu des Azd Shanû'a connu comme guérisseur. Dammâd entendit des sots de La Mecque dire que Muhammad était fou. Il leur demanda : « Où est donc cet homme ? J'espère pouvoir le guérir, par la volonté de Dieu. » Il alla trouver le Prophète et lui dit qu'il était guérisseur et que Dieu lui permettait d'être le moyen de soigner certaines personnes. Il lui proposa d'essayer.

Le Prophète répondit : « Gloire à Dieu, nous Le glorifions et nous implorons Son secours. Celui que Dieu guide vers la vérité ne sera jamais égaré et celui que Dieu égare ne sera jamais guidé. Je témoigne qu'il n'y a pas d'autre divinité que Dieu, l'Unique, qui n'a pas d'associé. »

Dammâd dit alors : « Par Dieu, j'ai écouté beaucoup de devins, d'astrologues, de magiciens et de poètes, mais jamais je n'ai entendu de paroles comme celles-ci. » Il demanda au Prophète de répéter ce qu'il avait dit, et exprima son admiration. Puis il lui dit : « Serrons-nous la main. Je me déclare musulman. » Le Prophète lui demanda s'il était prêt à s'engager au nom de ses contribules, et Dammâd répondit que oui. Il prêcha ensuite l'islam parmi les siens.

Durant cette période se profilait un danger très réel dont Abu Tâlib était pleinement conscient. Les efforts des Quraysh pour empêcher les autres tribus d'écouter Muhammad laissaient craindre qu'ils ne s'unissent ainsi contre le clan hachémite auquel lui-même et son neveu le Prophète appartenaient. Le clan hachémite ne pourrait résister à une telle coalition, qui pourrait apporter une solution radicale mais sanglante au problème. On se rend compte aujourd'hui combien la situation pouvait être délicate à La Mecque à l'époque.

Pout prévenir toute tentative, Abu Tâlib fit en sorte que tous les Mecquois soient sûrs de sa position et de ce qui arriverait si les Quraysh entreprenaient une action punitive collective contre les Hachémites ou contre Muhammad . Dans un long poème magnifique, il souligna le caractère sacré de La Mecque, évoqua l'héritage hachémite dans cette ville sainte, fit l'éloge des nobles de La Mecque et leur rappela qu'il était des leurs ; mais il affirma aussi sa détermination à défendre son neveu jusqu'au bout. L'avertissement fut entendu : rien ne fut entrepris pendant un certain temps.