Le Sceau des Prophètes

Muhammad, Homme et Prophète (Muhammad : Sceau des prophètes)

Muhammed
Sceau des Prophètes

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La vie de Muhammad

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Espoir et Désespoir

 

L'émigration en Abyssinie donnait l'impression que les musulmans étaient moins nombreux à La Mecque qu'ils ne l'étaient réellement. Cette émigration laissait cependant ceux qui restaient à La Mecque beaucoup plus vulnérables. Il y aurait beaucoup plus de tortionnaires potentiels pour chaque musulman demeuré sur place. Dans cette société tribale, où l'influence personnelle et tribale était beaucoup plus importante que la force physique ou numérique, l'équilibre pouvait facilement être rétabli si des personnes d'envergure rejoignaient les musulmans.

C'est pourquoi à cette époque le Prophète implorait souvent Dieu de soutenir l'islam en y faisant adhérer Amr ibn Hishâm, plus connu sous son surnom d'Abu Jahl, ou 'Umar ibn al-Khattâb. Ces deux hommes étaient très hostiles à l'islam. Abu Jahl était l'ennemi le plus acharné. 'Umar ne montrait, lui non plus, aucune sympathie envers les musulmans ; on sait même qu'il tortura une esclave pour tenter de lui faire renier l'islam.

Le simple fait que le Prophète espérait pouvoir convaincre l'un de ces deux hommes en dit long sur sa confiance en la véracité de sa prédication. C'était dans l'ordre des choses que 'Umar soit le premier à vouloir mettre un terme au conflit opposant les Quraysh et l'islam à La Mecque. Le moyen le plus facile et le plus sûr d'y parvenir était de tuer Muhammad, ce qui aurait par la même occasion anéanti son message.

'Umar n'était pas homme à reculer devant une tâche difficile ni à se soustraire à ce qu'il devait faire. S'il fallait tuer Muhammad, ce serait lui qui le ferait. Il sortit donc, armé de son sabre, à la recherche de Muhammad. Il croisa bientôt un homme du nom de Nu'aym ibn Abdullâh qui, comme beaucoup d'autres, espérait se préserver des problèmes en dissimulant son appartenance à l'islam.

Nu'aym demanda à 'Umar où il allait. Sans hésiter, celui-ci déclara son intention. Nu'aym lui dit alors : « Tu es trompé par ta force. Penses-tu que le clan de Abd Manâf [auquel appartenait le Prophète ] te laisserait aller en paix quand tu auras tué Muhammad ? Tu ferais mieux de rentrer chez toi et de ramener ta famille dans le droit chemin. » 'Umar demanda : « Que veux-tu dire, et qui donc de ma famille ? » Nu'aym répondit : « Ton cousin et beau-frère Sa'îd ibn Zayd et ta soeur Fâtima sont tous les deux devenus musulmans et ont suivi Muhammad. »

Le but de Nu'aym était manifestement de détourner l'attention de 'Umar : s'il était préoccupé par sa propre famille, il ne risquait pas dans l'immédiat d'attenter à la vie du Prophète. Sa'îd et son épouse Fâtima avaient eux aussi tenu secrète leur conversion à l'islam. Lorsque 'Umar arriva près de chez eux, ils étaient en train d'étudier le Coran en compagnie d'un autre musulman nommé Khabbâb. Quand ils s'aperçurent que 'Umar approchait, Khabbâb chercha une cachette tandis que Fâtima dissimulait le feuillet qu'ils étaient en train de lire.

Dans sa fureur, 'Umar demanda en entrant quelles étaient les voix qu'il avait entendues. Ne recevant pas de sa soeur une réponse satisfaisante, il attaqua son beau-frère tout en montrant qu'il connaissait leur secret. Sa soeur se précipita pour l'écarter de son époux, mais il la frappa au visage, la faisant saigner. Elle dit alors, avec une audace et une détermination qui surprirent 'Umar lui-même : « Oui, c'est vrai, nous sommes musulmans : nous croyons en Dieu et Son messager. Fais ce que tu voudras. »

La vue du sang sur le visage de sa soeur éveilla les remords de 'Umar. Il lui dit d'un ton plus conciliant : « Donne-moi ce que vous étiez en train de lire. Voyons ce que Muhammad vous enseigne. » Comme elle hésitait, craignant qu'il ne détruise le feuillet, il jura par ses idoles de le lui rendre après l'avoir lu. Le feuillet contenait les premiers versets de la sourate Tâ Hâ, et que l'on peut traduire comme suit :

Tâ Hâ. Nous t'avons envoyé le Coran non pas pour te rendre malheureux, mais plutôt comme rappel pour celui qui craint le Seigneur et comme révélation émanant de Celui qui a créé la Terre et les Cieux sublimes, le Miséricordieux qui S'est établi sur le Trône, le Souverain des Cieux, de la Terre, des espaces interstellaires et de tout ce qui se trouve dans les profondeurs du sol. Que tu élèves la voix ou non, Il connaît tous les secrets et même les pensées les plus intimes. Il est Dieu ! Il n'y a de divinité que Lui ! Et Il porte les noms les plus sublimes ! (20.1-8)

Un coeur dur s'adoucit

Impressionné, 'Umar poursuivit sa lecture, puis il relut tout le feuillet. Il sentait ces versets puissants résonner dans son coeur. Les yeux fixés sur le sol, il répéta le verset 13 : « En vérité, Je suis Dieu. Il n'y a d'autre dieu que Moi ! Adore-Moi donc et accomplis la prière en souvenir de Moi. » Puis il leva la tête et dit : « Comme c'est beau, comme c'est noble !» A ce moment, Khabbâb sortit de sa cachette et parla à 'Umar de la prière du Prophète demandant un nouveau soutien pour l'islam, ajoutant : « J'espère sincèrement que tu réaliseras les prières du Prophète. »

'Umar déclara alors qu'il voulait devenir musulman et demanda à être conduit auprès du Prophète pour déclarer qu'il se soumettait à Dieu et croyait au message du Prophète. 'Umar n'eut pas besoin d'être persuadé : d'ailleurs personne, pas même sa soeur qu'il avait frappée, ne tenta de le convaincre ; tous étaient conscients que l'hostilité de 'Umar envers l'islam était si violente qu'aucun de ses proches n'aurait pu imaginer que pareil changement soit possible.

Bien que 'Umar ait demandé à être conduit auprès du Prophète , on jugea préférable qu'il s'y rende seul, avec son sabre à la ceinture. Il alla donc à la maison qui servait d'école et de cachette aux nouveaux musulmans. Quelqu'un regarda par un interstice dans la porte lorsqu'il frappa. Alarmé de voir 'Umar armé de
son sabre, il s'empressa d'aller en avertir le Prophète. Tout le monde connaissait à La Mecque la force et le courage de 'Umar. Hamza, l'oncle du Prophète, qui était lui-même un valeureux guerrier, dit au Prophète : « Laissons-le entrer : s'il est venu pour quelque chose de bien, nous le lui accorderons, et si son intention est mauvaise, nous le tuerons avec son propre sabre. »

On ouvrit la porte et 'Umar entra. Le Prophète alla jusqu'à lui, le saisit par le haut de son vêtement et lui dit en le tirant brusquement : « Qu'est-ce qui t'amène, 'Umar ? J'ai l'impression que tu ne vas pas te corriger tant qu'un malheur ne t'aura pas atteint. » 'Umar répondit humblement : « Messager de Dieu ! Je suis
venu te voir pour déclarer que je crois en Dieu et Son messager et que je reconnais ce que Dieu a révélé. »

Le Prophète dit alors : « Dieu est Grand ! » Toutes les personnes présentes comprirent que 'Umar avait rejoint le camp musulman. Ce fut une grande joie car son adhésion renforçait considérablement les musulmans.

Il peut sembler illogique qu'un seul homme puisse faire une telle différence, mais cela est confirmé par les particularités de la société arabe. Deux actions accomplies par 'Umar juste après sa conversion permettent de mieux comprendre la nature de cette société.

Le récit du premier incident nous vient de 'Umar lui-même : « La nuit où j'étais devenu musulman, je restai éveillé à me demander qui était l'ennemi le plus acharné du Prophète. C'était sans aucun doute Abu Jahl. Je me rendis donc chez lui le lendemain matin. Il m'accueillit chaleureusement et me demanda ce que je voulais. Je répondis : "Je suis venu te dire que je suis devenu musulman et que je crois maintenant en Dieu et Son messager, Muhammad." Furieux, Abu Jahl me claqua la porte au nez en disant : "Que Dieu te maudisse, toi et ce pour quoi tu es venu !" »

Cet incident est d'autant plus significatif lorsqu'on sait que la mère de 'Umar était la propre soeur d'Abû Jahl. Ce matin-là, 'Umar informa aussi de sa conversion Jamîl ibn Ma'mar, qui avait l'habitude de diffuser toutes les nouvelles à La Mecque. De fait, il commença immédiatement à en parler à tout le monde, suivi de 'Umar qui confirmait les faits sur un ton de défi.

Plusieurs hommes s'en prirent à lui, et il se battit seul contre eux pendant une heure environ. Epuisé, il s'assit ensuite en disant : « Faites ce que vous voulez. Je jure que si nous avions été trois cents, nous nous serions battus contre vous jusqu'à la fin. » A ce moment, un sage vieillard de Quraysh arriva et réprimanda les hommes, leur rappelant que le clan des 'Adî, auquel 'Umar appartenait, n'hésiterait pas à le venger s'ils lui faisaient du mal. Ils le laissèrent alors tranquille.

Ces deux incidents donnent la mesure de la force que 'Umar apportait au camp des musulmans : une force honnête, ouverte et audacieuse. Telle allait être, sa vie durant, la contribution de 'Umar à la cause de l'islam. 'Umar ne mit pas longtemps à comprendre la véritable nature de l'islam. Il possédait une grande intelligence naturelle. En outre, il était parfaitement conscient de ce dont la petite communauté musulmane de La Mecque avait besoin pour acquérir une forme de reconnaissance. Il voulait défier ouvertement les Quraysh.

Il proposa donc au Prophète que les musulmans sortent de leur lieu d'enseignement secret et se rendent à la Ka'ba pour prier en groupe. Il défendit sa position en posant cette question rhétorique : « Ne suivons-nous pas la vérité ? » Le Prophète confirma que oui. 'Umar demanda ensuite : « Ne sont-ils [les Quraysh] pas dans l'erreur ? » Le Prophète confirma encore. Puis 'Umar demanda : « Pourquoi alors serait-ce à nous d'accepter d'être humiliés dans notre religion ? »

Le Prophète lui-même n'était pas opposé à une telle démonstration de force. Il choisit quarante de ses compagnons qui marchèrent en deux rangs de la maison d'al-Arqam à la Ka'ba, avec son oncle Hamza à la tête d'une file et 'Umar à la tête de l'autre. Arrivés à la Ka'ba, ils accomplirent la prière en commun puis se dispersèrent.

Cette action d'éclat indiquait clairement aux Quraysh que l'islam était là à titre définitif. Ses adeptes étaient certes peu nombreux, surtout après le départ d'un grand nombre d'entre eux pour l'Abyssinie, mais ils avaient de fortes personnalités et comptaient de nouveaux adeptes puissants. Le conflit risquait de se prolonger si quelque action n'était pas entreprise rapidement. Les chefs de tribus admettaient qu'ils étaient confrontés à un problème mais cela ne semblait pas encore nécessiter de solution radicale.

L'idée de recourir à la tentation pour circonscrire le problème, d'abord émise par 'Utba ibn Rabî'a semblait la plus susceptible de permettre d'arriver à un compromis. C'est pourquoi une délégation des Quraysh rendit visite au Prophète , avec à sa tête deux hommes connus pour leur « talent diplomatique », al-Walîd ibn al-Mughîra et al-As ibn Wâ'il. Cette délégation fit une proposition qui pourrait, dans n'importe quelles circonstances, sembler très généreuse :

« Nous te ferons le plus riche d'entre nous, et nous te donnerons en mariage la plus belle de nos vierges. Nous ne te demanderons rien en retour, sauf de cesser d'insulter nos dieux et de ridiculiser nos coutumes. »

Les malheureux Quraysh ne parvenaient pas à comprendre qu'ils avaient affaire à un homme de principe. Leur offre se cantonnait à ce qui n'aurait pas manqué de satisfaire une ambition ordinaire : ils proposaient de l'argent et des femmes. Dans les limites de leur petit monde, rien ne pouvait être plus séduisant. En outre, ils ne demandaient pas grand-chose en échange : Muhammad devrait simplement les laisser tranquilles et cesser de critiquer leurs croyances et leurs coutumes.

Peut-être faut-il signaler ici que malgré les termes du marché proposé par Quraysh, et selon lequel le Prophète devrait cesser « d'insulter nos dieux et de ridiculiser nos coutumes », celui-ci n'utilisait jamais de paroles grossières ou indécentes même lorsqu'il critiquait le plus sévèrement les pratiques idolâtres. Ses manières étaient trop raffinées pour lui permettre d'employer un langage vulgaire ou obscène. De plus, les musulmans n'avaient pas le droit d'employer ce type de langage pour parler des idoles ou des divinités des polythéistes : « N'insultez pas ceux qu'ils invoquent en dehors de Dieu car ils seraient alors tentés, dans leur ignorance, d'insulter à leur tour Dieu, par esprit de vengeance. » (Coran 6.108)

Le Prophète se contentait de souligner que ces fausses divinités ne pouvaient causer ni bien ni mal à personne. Il critiquait aussi les coutumes de l'ignorance, appelant à un changement radical dans les croyances, les valeurs, le comportement et les traditions sociales afin de les mettre en conformité avec le principe fondamental de l'unicité divine.

L'offre des chefs de Quraysh

Au fond d'eux-mêmes, les chefs de Quraysh reconnaissaient certainement la force des arguments du Prophète et la véracité de son message. Ils se rendaient compte que leurs propres croyances ne reposaient sur rien de solide et ils craignaient que la structure sociale à laquelle ils devaient tous leurs privilèges ne s'effondre rapidement, car elle ne pourrait pas résister longtemps au message de Muhammad.

C'est pourquoi ils firent cette proposition de coexistence, associée à la tentation de la richesse et des femmes qu'ils étaient prêts à fournir à Muhammad. Le Messager de Dieu leur montra cependant qu'il ne voulait rien pour lui-même et n'accepterait aucun compromis sur les principes de son message. Il avait la ferme intention de poursuivre sa prédication sans se laisser décourager par l'opposition qu'il rencontrait, dans l'espoir de sauver l'humanité de la tyrannie des fausses croyances et de lui apporter la liberté que seuls connaissent ceux qui n'adorent que Dieu.

Les négociations auraient dû s'arrêter là, puisqu'il était clair que le Prophète n'avait pas l'intention de faire des compromis - de fait, ce n'était pas dans sa nature : jamais il n'aurait eu l'idée d'accepter un compromis sur un principe de sa foi, quoi qu'on puisse lui offrir. Cependant, les Quraysh tenaient réellement à circonscrire le problème. Ils changèrent de cap et, renonçant à la tentation personnelle, émirent une proposition.

Ils offrirent d'accepter pleinement Muhammad et son message, ne demandant que d'être traités pareillement. Leur proposition était simple : « Nous adorerons ton Dieu un jour, et tu adoreras nos dieux le jour suivant. » Si Muhammad avait recherché un gain matériel, ou s'il avait été un politicien ou un chef de parti, il aurait bondi sur une telle offre. Les Quraysh ne proposaient pas simplement de reconnaître les droits et les aspirations de leurs adversaires, ils leur proposaient de partager pleinement le gouvernement de La Mecque, et peut-être aussi de l'Arabie entière.

Mais le Prophète était un défenseur de la vérité. Il ne pouvait pas se contenter d'accepter la moitié de la vérité en sacrifiant l'autre moitié. Un tel sacrifice aurait signifié qu'il acceptait aussi la moitié de l'erreur. Or, ce n'est pas quelque chose qu'un prophète peut faire, encore moins Muhammad, le dernier messager de Dieu à l'humanité. Il reçut l'injonction de répondre à cette offre en ces termes, énoncés dans le Coran :

« Dis : "Ô négateurs ! Je n'adore pas ce que vous adorez ; pas plus que vous n'adorez ce que j'adore ! Je ne suis pas adorateur de ce que vous adorez et vous n'êtes pas adorateurs de ce que j'adore. A vous votre religion, et à moi la mienne !" » (109)

Ces négociations finirent donc comme les précédentes : le Prophète ne cédait pas, réaffirmant qu'il ne voulait rien de plus que la possibilité de transmettre son message aux gens afin qu'ils puissent y adhérer s'ils le souhaitaient. Les relations continuèrent à être tendues entre le Prophète et son peuple alors qu'il poursuivait sa tâche, appelant les gens à abandonner les croyances et les pratiques de l'idolâtrie et à n'adorer que Dieu.

De nouveaux adeptes venaient grossir les rangs des musulmans, mais on ne pouvait pas s'attendre à une évolution spectaculaire vu l'opposition acharnée des Quraysh. Cependant, certains au moins des chefs entretenaient toujours l'espoir de parvenir à une forme de compromis. Un jour, un groupe important d'entre eux se retrouva à la Ka'ba après le coucher du soleil : il s'agissait de personnages célèbres comme 'Utba et Shayba, les deux fils de Rabî'a, Abu Sufyân ibn Harb, an-Nadr ibn al-Hârith, Abu al-Bakhtarî ibn Hishâm, al-Aswad ibn al-Muttalib, Zim'a ibn al-Aswad, al-Walîd ibn al-Mughîra, Abu Jahl ibn Hishâm, 'Abdullâh ibn Abî Umayya, al-'As ibn Wâ'il, Umayya ibn Khalaf et Nabîh et Munabbih, les deux fils d'al-Hajjâj.

Leur discussion ne manqua pas de se porter sur le problème que constituait le message prêché par le Prophète. Certains d'entre eux étaient d'avis que la présence d'un si grand nombre de chefs de La Mecque était l'occasion de tenter un nouveau compromis qui pourrait réussir. Ils envoyèrent un messager dire à Muhammad que les chefs de son peuple voulaient lui parler. Il s'empressa de venir les rejoindre, espérant qu'ils commençaient enfin à comprendre que l'islam était la vérité.

Rien n'aurait pu lui être plus agréable, car il aimait ses concitoyens et souhaitait leur bonheur. Toutefois, les propos de leur porte-parole eurent tôt fait de lui montrer qu'une nouvelle discussion futile s'annonçait. Le porte-parole commença par un état des lieux de la situation à La Mecque et la réitération d'une ancienne offre :

Aucun homme dans l'histoire de la nation arabe n'a jamais causé à sa communauté pareil problème que celui que tu as causé : tu as insulté nos ancêtres, critiqué nos croyances, vilipendé nos dieux, ridiculisé nos sages et divisé notre communauté. Tu es la cause de tout le mal dans les rapports entre toi et nous. Néanmoins, nous avons une offre à te faire : si tu as commencé cette affaire dans le but de devenir riche, nous te donnerons de notre propre argent jusqu'à ce que tu sois le plus riche d'entre nous. Si ce sont les honneurs que tu recherches, nous sommes prêts à te prendre pour chef, et si tu veux un royaume, nous ferons de toi notre roi. Si, au contraire, ce qui t'arrive vient de quelque mauvais esprit que tu ne peux pas contrôler, nous te ferons soigner et nous paierons ce qu'il faudra jusqu'à ce que tu sois guéri ou jusqu'à ce que nous ayons fait tout ce que nous pouvons.

On se rend compte que ces propositions étaient plus un test qu'une offre réaliste ou pratique. Les chefs de La Mecque espéraient seulement la moindre indication que Muhammad recherchait quelque gain matériel : ils auraient ainsi obtenu la légitimité qu'ils recherchaient pour éliminer sa prédication par la violence.
Cependant, le Prophète répondit en exprimant clairement ses priorités et ses objectifs :

Je n'ai pas besoin de votre argent, et je ne recherche pas une position ni une couronne. Dieu m'a fait Son messager, m'a révélé un Livre et m'a ordonné de vous annoncer une bonne nouvelle et de vous avertir. Je vous ai transmis de mon mieux le message divin et je vous ai bien conseillés. Si vous acceptez ce message, cela vous sera bénéfique dans cette vie et dans la vie future. Si vous le rejetez, je continuerai à le prêcher jusqu'à ce que Dieu nous procure une issue.

L'affaire aurait peut-être dû en rester là, puisqu'il était clair qu'aucun changement d'attitude n'était possible. Mais les Quraysh n'avaient pas réuni tous leurs chefs, toutes tendances confondues, pour se contenter de réitérer d'anciennes positions. Les chefs se mirent donc à lancer au Prophète des défis impossibles censés prouver la véracité de son message. C'était là une attitude bien irréfléchie.

Leur porte-parole exprima leurs exigences en ces termes :

Tu sais que la vie est rude dans notre pays : l'eau est rare et nous sommes très pauvres. Prie donc ton Seigneur qui t'a envoyé à nous, et demande-Lui d'enlever ces montagnes qui nous entourent et de faire de notre terre une plaine arrosée de rivières comme celles de Syrie et d'Irak. Demande-Lui aussi de ressusciter quelques-uns de nos ancêtres, dont Qusayy ibn Kilâb, qui était un homme de parole, afin que nous puissions leur demander si ce que tu dis est vrai ou faux. Si tu fais cela et s'ils témoignent en ta faveur, nous reconnaîtrons ta haute position auprès de Dieu et nous croirons que tu es Son messager.

Le Prophète ne prêta aucune attention à leurs demandes, mais se contenta de répondre : « Ce n'est pas pour cela que je vous ai été envoyé. Je vous ai transmis le message dont Dieu m'a chargé. Si vous l'acceptez, vous vous procurerez un bien ici-bas et dans l'au-delà. Si vous le niez, j'attendrai que Dieu juge entre nous. »

Il semble que les chefs de Quraysh avaient décidé à l'avance de la stratégie qu'ils adopteraient dans leurs discussions avec le Prophète et étaient déterminés à ne pas s'en écarter. Ils continuèrent à exiger des actes miraculeux, mettant le Prophète au défi de prouver sa supériorité :

« Puisque tu refuses cela, pourquoi n'obtiens-tu pas quelque chose pour toi-même ? Demande à ton Seigneur de t'envoyer un ange pour appuyer tes propos et plaider ta cause. Demande-Lui aussi de te donner un palais et un jardin, et une grande quantité d'or et d'argent afin que tu n'aies pas besoin de travailler pour vivre. Nous verrions alors que tu as la faveur de Dieu et nous saurions que tu dis vrai quand tu affirmes être Son messager. »

En demandant cela, les Quraysh trahissaient leur naïveté et leur ignorance. Ils savaient que Muhammad était un homme d'une grande intégrité. Avant qu'il ne commence sa prédication, ils exprimaient toujours leur admiration pour son bon comportement et ses valeurs morales. Tout cela s'accentua après le début de sa mission, mais, dans leur esprit, toutes ces qualités ne valaient pas la richesse matérielle, comme un palais, un jardin ou une quantité d'or et d'argent. Cela n'empêcha toutefois pas le Prophète de répondre ce qu'il fallait : « Je ne Lui demanderai rien de tel. J'ai uniquement été envoyé pour apporter une bonne nouvelle et un avertissement. Si vous acceptez, c'est à vous-mêmes que cela profitera. Si vous refusez, j'attendrai le jugement de Dieu. »

Les chefs de Quraysh continuèrent à lancer des défis, demandant cette fois au Prophète de causer leur perte : « Alors, fais que le ciel se fende et nous tombe dessus, comme tu prétends que ton Seigneur peut le faire. Nous ne croirons pas en toi si tu ne le fais pas. » Quelle folie ! Dieu nous dit dans le Coran qu'à un autre moment les Quraysh prièrent : « Ô Dieu, si c'est là la Vérité que Tu nous envoies, fais pleuvoir sur nous des pierres, ou inflige-nous de terribles tourments ! » (8.32)

La réponse du Prophète fut simple et sans détour : « C'est à Dieu d'en décider. S'il veut faire cela, Il le fera. » Les Quraysh avaient maintenant l'attitude de quelqu'un qui refuse délibérément d'écouter tout ce qu'on peut lui répondre. Ils interprétaient l'attitude de Muhammad face à leurs exigences comme une preuve de faiblesse ou d'impuissance. Ils lui dirent donc : « Muhammad ! Ton Seigneur ne savait-Il pas que nous allions te rencontrer et te présenter ces demandes ? Pourquoi ne t'a-t-Il pas dit ce que tu devais répondre ou ce qu'il allait nous faire pour avoir rejeté ton message ? »

Il semble qu'après cela la réunion ait complètement dégénéré, chacun des chefs disant ce qui lui passait par la tête sans discipline ni cohérence. Chacun criait le plus fort possible afin de souligner son opposition au Prophète . L'un d'eux dit : « Nous ne croirons pas en toi tant que tu ne nous auras pas montré Dieu et les anges alignés. » Un autre dit : « Nous adorons les anges, ce sont les filles de Dieu. » Un troisième ajouta : « Nous avons entendu dire que tout ce que tu prêches t'a été enseigné par un homme de Yamâma appelé Rahmân. Nous ne croirons jamais en ce Rahmân, quoi qu'il arrive. » Un autre dit encore : « Par Dieu, nous ne te laisserons pas tranquille après tout ce que tu nous as fait. Nous te combattrons jusqu'à ce que nous t'ayons anéanti ou que tu nous aies anéantis. »

D'autres voix s'élevèrent, l'incohérence et le chaos s'accrurent. Le Prophète se leva et partit, profondément peiné de voir que ses concitoyens rejetaient délibérément ce qu'ils savaient être la vérité. Lorsque le Prophète (000 partit, l'un de ses cousins lui emboîta le pas, non pour le consoler mais pour exprimer des idées qui ne faisaient que prouver sa folie et sa sottise. Il dit au Prophète :

Muhammad, tes concitoyens t'ont fait des propositions pratiques et tu les as refusées. Ils t'ont demandé de leur procurer des bienfaits par lesquels ils reconnaîtraient la haute position auprès de Dieu que tu prétends avoir, mais tu as refusé. Tu as même refusé de te procurer à toi-même des choses qui auraient prouvé que tu jouissais de la faveur de Dieu. Par Dieu, jamais je ne croirai en toi tant que tu n'auras pas élevé une échelle jusqu'au ciel et grimpé devant moi à cette échelle jusqu'à ce que tu atteignes le ciel. Reviens ensuite avec quatre anges témoignant de la véracité de tes dires. Par Dieu, même si tu fais tout cela, je ne pense pas que je croirai en toi.

L'absurdité est sans limite. Un homme pose ses propres conditions puis affirme qu'il ne changera pas même si ces conditions sont remplies. S'agissait-il réellement d'une tentative de parvenir à un compromis, ou d'une tentative de pousser le Prophète dans un retranchement dont la seule issue serait d'admettre sa défaite ? Les propositions des Quraysh n'étaient qu'une suite d'exigences qui n'auraient rien prouvé même s'il y avait répondu. Quelle aurait été la différence si le Prophète avait reçu des palais, des jardins et une immense fortune, ou si La Mecque avait été transformée du jour au lendemain en une plaine fertile ?

La vraie question était une question de foi, une foi qui ne pouvait être fondée que sur la conviction. Si les chefs de La Mecque avaient véritablement voulu savoir si Muhammad était un messager de Dieu, il leur aurait suffi d'examiner objectivement la teneur de sa prédication. Cela aurait suffi à les rassurer quant au fait que ce qu'il disait ne pouvait aucunement avoir été inventé par un être humain. Le Prophète tenta de les persuader de faire cela en répétant simplement qu'aucune offre et aucune demande terrestre ne méritait d'être prise en compte, qu'il n'était qu'un messager apportant aux hommes le message de Dieu : toute personne, quelle que fût sa situation, devait pouvoir décider de l'accepter ou de le rejeter.

Un prétexte à l'escalade

Lorsque la discussion dégénéra pour aboutir au chaos que nous avons décrit, les plus acharnés des Quraysh sautèrent sur l'occasion. Abu Jahl, qui n'avait rien dit tout au long de la conversation, tenta de profiter de la colère qui dominait chez les chefs mecquois. Il leur proposa la solution qu'il espérait depuis longtemps :

Peuple de Quraysh ! Vous voyez bien que Muhammad a refusé de cesser de ridiculiser notre religion, d'insulter nos ancêtres et d'injurier nos dieux. Je jure devant la Divinité Suprême que je l'attendrai demain avec un rocher si lourd que j'arriverai tout juste à le porter. Lorsqu'il se prosternera dans sa prière, je lancerai ce rocher sur sa tête. Vous aurez alors le choix de me livrer à son clan ou de me protéger. Que les 'Abd Manâf fassent alors ce qu'ils voudront.

La discussion avec le Prophète ne semblait laisser aucun espoir, et la proposition d'Abû Jahl permettait d'entrevoir une issue au conflit. Même ceux qui se seraient en temps normal opposés à cet assassinat ne purent émettre aucune objection. Les chefs de La Mecque s'engagèrent à protéger Abu Jahl et l'encouragèrent à mener son plan à bien.

Le lendemain, Abu Jahl se tint à l'affût pour mettre à exécution son projet d'assassinat. Il avait son gros rocher à côté de lui. Le Prophète arriva à la Ka'ba pour prier, comme à l'accoutumée. De nombreux négateurs vinrent aussi prendre place autour de la Ka'ba, discutant comme ils en avaient l'habitude, mais de plus en plus dans l'expectative.

Lorsque le Prophète fut absorbé dans ses prières et fut prosterné, le front au sol, Abu Jahl s'approcha avec son rocher. Comme il faisait mine de le lever au dessus de la tête du Prophète, il pâlit soudain et ses mains se crispèrent. Il recula, absolument terrifié, et jeta son rocher à terre. Ses amis s'approchèrent pour lui demander ce qu'il avait. Il répondit : « Vous m'avez vu aller jusqu'à lui, résolu à exécuter mon plan que je vous ai expliqué hier. Quand je me suis approché, j'ai vu un énorme chameau debout entre lui et moi. Jamais de ma vie je n'avais vu un tel chameau, avec une si grosse tête et des dents si grandes et si acérées. Si j'avais fait un pas de plus, il m'aurait dévoré. »

C'est ainsi que le projet d'assassinat échoua et que Muhammad fut protégé par Dieu des manigances de ses ennemis. Cette protection lui était assurée afin qu'il puisse transmettre dans son intégralité aux êtres humains le dernier message divin. Dieu dit dans le Coran : « O Prophète ! Communique ce que ton Seigneur t'a révélé ! Si tu négliges de le faire, tu auras failli à ta mission ! Dieu te protégera des hommes. » (5.67) Il était donc essentiel que Muhammad soit ainsi protégé.

Cela n'ajoutait rien au statut du Prophète, à part le fait qu'il était le Messager de Dieu et avait un rôle à accomplir. C'est Dieu Seul qui détermine comment assurer cette protection. Que le chameau vu par Abu Jahl ait été ou non un véritable chameau, ou un ange ayant pris la forme d'un chameau, et comment il arriva là et disparut, ensuite si c'était un véritable chameau, sont des questions secondaires. L'incident illustre la manière dont Dieu accomplit ce qu'il veut comme Il veut, sans que nul ne puisse L'en empêcher.

Lorsque le Prophète apprit ce qu'Abû Jahl avait dit, il lit ce commentaire : « C'était Gabriel (la paix soit sur lui). S'il s'était approché davantage, il l'aurait emporté. » Le désespoir des Quraysh s'accrut encore lorsqu'ils virent toutes leurs tentatives pour circonscrire le message de l'islam réduites à néant. Aucune tentation n'était assez forte pour convaincre Muhammad de modérer sa position, et aucune menace ne pouvait être utilisée contre lui. En outre, les Quraysh se rendaient compte qu'ils ne parviendraient pas à assassiner Muhammad, même s'ils essayaient encore et encore.

Pourtant ni les irréductibles de Quraysh, ni les plus modérés, ne se demandaient ce qui motivait la détermination inébranlable de Muhammad à poursuivre sa prédication, ni pourquoi il préférait les difficultés de l'affrontement au compromis avec la richesse, le pouvoir et le plaisir que cela impliquait. La seule question à laquelle les Quraysh voulaient une réponse immédiate était : comment pouvons-nous empêcher Muhammad d'exploiter notre échec pour gagner de nouveaux adeptes ? Telle était la préoccupation essentielle des chefs de Quraysh, et pour parvenir à leurs fins, ils adoptèrent une double stratégie.

Augmentation de la pression et des tortures

Les Quraysh ne perdirent pas de temps pour accroître leur campagne de répression impitoyable. Comme d'habitude, les victimes étaient les esclaves, les alliés et ceux qui ne disposaient pas de soutien efficace de la part de leur clan. Les autres musulmans n'étaient pas non plus à l'abri. Même les plus forts d'entre eux faisaient l'objet d'importantes pressions tant physiques que morales.

On demanda un jour à 'Abdullâh ibn 'Abbâs, cousin du Prophète et connu comme un grand érudit : « Les négateurs de La Mecque infligèrent-ils aux compagnons du Prophète des tortures assez intenses pour justifier qu'ils se détournent de l'islam ? » Il répondit : Oui, en effet. Ils frappaient leurs victimes très violemment et ne leur permettaient ni de boire ni de manger, jusqu'à ce qu'elles ne parviennent même plus à se lever. La douleur était si forte que la victime était prête à donner ou à dire tout ce qu'on lui demandait pour obtenir ne fût-ce qu'un peu de répit. La situation de certains de ces musulmans torturés était si terrible qu'ils répondaient à toutes les questions de leurs tortionnaires en disant ce qui leur ferait plaisir. Ainsi, les polythéistes demandaient : « Al-Lât et al-'Uzzâ [deux des principales idoles des Arabes païens] sont-elles vos divinités ? » ou encore : « Ce scarabée est-il votre seigneur que vous adorez ? » Dans leur souffrance intolérable, les croyants répondaient parfois à ces questions par l'affirmative.

En fait, Dieu a permis à ces malheureux ou à d'autres qui ont pu, ou peuvent encore, se trouver dans des situations semblables, de céder verbalement à leurs tortionnaires. Ils peuvent dire ce qu'on leur demande, dans la mesure où, au fond d'eux-mêmes, ils restent fidèles à leur religion. Dieu dit dans le Coran : « Quiconque renie Dieu après avoir cru - à moins d'y être contraint tout en demeurant intérieurement fidèle à sa foi - , ainsi que ceux qui ouvrent délibérément leur coeur à l'impiété, ceux-là, la colère de Dieu s'abattra sur eux et ils seront voués à un terrible châtiment. » (16.106)

La seconde moitié de cette stratégie fut adoptée lors d'une autre réunion des chefs de Quraysh, mais cette fois, le Prophète n'était pas présent. Un homme appelé an-Nadr ibn al-Hârith prit la parole. Aujourd'hui, cet homme serait décrit comme un intellectuel : il avait vécu en Perse, l'un des grands empires de l'époque, où il avait étudié l'Histoire et acquis une vaste connaissance des règnes des rois et empereurs anciens et plus récents. An-Nadr décrit en ces termes la situation des Quraysh :

Gens de Quraysh, vous êtes confrontés à un problème auquel vous n'avez pas trouvé de solution. Lorsque Muhammad était encore un jeune homme vivant parmi vous, il avait l'admiration générale parce qu'il disait toujours la vérité, et son honnêteté ne pouvait être mise en doute. Lorsqu'il a pris de l'âge et a commencé à prêcher le message qu'il vous prêche, vous avez commencé à prétendre qu'il était un sorcier. Par Dieu, il n'est pas un sorcier. Nous avons déjà vu, par le passé, des magiciens et leurs supercheries. Vous l'avez aussi accusé d'être un devin. Par Dieu, il n'en est pas un, car nous avons déjà vu des devins et comment ils répètent leurs phrases incantatoires. Vous avez prétendu qu'il était un poète. Je dis encore que non, par Dieu, il n'est pas un poète, car nous avons vu des poètes et écouté toutes sortes de poésie. Vous avez affirmé qu'il était fou, mais il est loin de l'être. Vous avez vu comment la folie affecte les gens, et comment elle leur fait prononcer des paroles incohérentes. Je dis donc : gens de Quraysh, vous devez examiner cette question très attentivement, car vous avez un grand problème sur les bras.

Les Quraysh décidèrent alors d'envoyer à Yathrib deux hommes, an-Nadr ibn al-Hârith et 'Uqba ibn Abî Mu'ayt, pour y rencontrer des rabbins et les interroger à propos de Muhammad et de la véracité de son message. Sans attendre cette visite, an-Nadr entreprit sa propre campagne contre l'islam. Il s'installa dans l'enceinte sacrée, et chaque fois que le Prophète s'adressait à un groupe de personnes, il attendait qu'il soit parti puis disait à ces gens : « J'ai mieux que cela à vous dire. Venez écouter un meilleur discours que le sien. »

Il leur relatait alors l'histoire des rois antiques, puis il leur demandait : « Qu'a donc à dire Muhammad de meilleur que ce que je dis ? » C'est d'ailleurs an-Nadr qui avait l'habitude de taxer le Coran de « récits des anciens ». C'est à lui que le Coran se réfère lorsqu'il y fait allusion, de même que lorsqu'il évoque la personne qui prétend « apporter quelque chose de semblable à ce que Dieu a révélé. »

Lorsque les deux hommes de la délégation s'apprêtaient à quitter La Mecque pour Yathrib afin de questionner les rabbins au sujet du Prophète les chefs de Quraysh leur expliquèrent leur mission en disant : « Les juifs sont le peuple des anciennes écritures et ils possèdent une grande connaissance des prophètes que nous ne possédons pas. » Ils chargèrent donc an-Nadr ibn al-Hârith et 'Uqba ibn Abî Mu'ayt d'interroger les rabbins en décrivant précisément Muhammad, puis de relater exactement ce qu'ils auraient répondu.

À Yathrib, les deux délégués de Quraysh allèrent donc demander aux rabbins ce qu'ils pensaient honnêtement de Muhammad. Ces derniers leur conseillèrent de poser trois questions à Muhammad : « S'il donne des réponses satisfaisantes, il est bien un prophète et un messager de Dieu. S'il n'a rien à répondre, il invente tout ce qu'il dit et vous pouvez faire de lui ce que vous voudrez. Interrogez-le au sujet d'un groupe de jeunes gens qui eurent une étrange aventure autrefois, et attendez qu'il vous raconte ce qui leur est arrivé. Interrogez-le aussi au sujet d'un homme qui parcourut le monde des limites de l'Orient à celles de l'Occident.
Enfin, questionnez-le au sujet de l'âme. » Selon un récit, les rabbins dirent aux deux hommes de Quraysh que si Muhammad leur donnait une réponse détaillée au sujet de l'âme, ils ne devraient pas le croire. S'il s'abstenait de répondre à cette question, cela confirmerait qu'il était un prophète.

Les Quraysh, heureux des résultats de cette mission, ne perdirent pas de temps avant de soumettre ces trois questions au Prophète . Lorsqu'il entendit ces questions, le Prophète dit qu'il y répondrait le lendemain. Il semble qu'il ait omis d'ajouter la restriction « si Dieu le veut », comme il aurait dû le faire et comme doit toujours le faire un musulman. En conséquence, rien ne fut révélé pendant quinze jours, - trois jours selon certains récits. Ensuite, l'Ange Gabriel apporta la révélation de la sourate 18, intitulée al-Kahf (La Caverne).

La sourate commence par une louange à Dieu et la confirmation que c'est bien Lui qui a révélé le Coran à Son serviteur et messager, Muhammad. Autrement dit, elle répond aux questions posées par les Quraysh aux rabbins. Les premiers versets définissent le rôle du messager : avertir sévèrement du châtiment divin et annoncer la bonne nouvelle à ceux qui croient et font le bien. Ils réfutent les allégations des Quraysh et d'autres négateurs attribuant une progéniture à Dieu ou décrivant les anges comme les filles de Dieu. Ils affirment catégoriquement que toutes ces allégations sont des mensonges.

Ils disent ensuite au Prophète de ne pas éprouver trop de peine pour ces concitoyens s'ils refusent de le suivre. Ces versets sont traduits comme suit :

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux. Louange à Dieu qui a révélé à Son serviteur le Coran, sans y introduire le moindre détour, faisant de lui un Livre d'une parfaite droiture, afin de mettre les hommes en garde contre Ses terribles rigueurs et d'annoncer aux croyants qui font le bien une belle récompense dont ils auront une jouissance éternelle ; et afin aussi d'avertir ceux qui prêtent à Dieu une progéniture, alors qu'ils n'en ont aucune preuve, pas plus que n'en avaient leurs pères. Quel monstrueux blasphème et quel horrible mensonge ! Tu vas peut-être te consumer de chagrin parce qu'ils se détournent de toi et refusent de croire à ce message ! En vérité, Nous avons fait de ce qui existe sur la Terre une parure pour elle, afin de mettre à l'épreuve les hommes et reconnaître ceux d'entre eux qui effectuent les oeuvres les plus salutaires. Puis Nous transformerons tout ce décor en sol aride et en poussière. (18.1-8)

Puis la sourate relate en détail l'histoire des jeunes gens qu'elle appelle « les gens de la caverne ». Les détails qu'elle donne de ce qui est arrivé à ces jeunes gens n'auraient jamais pu être appris par le Prophète d'un livre ni d'un érudit : ces détails ne pouvaient provenir que de Dieu, qui sait tout. Ce récit occupe les versets 9 à 26 de la sourate, qui aborde ensuite d'autres thèmes avant de répondre à la seconde question proposée par les rabbins. Les versets 83 à 98 relatent en détail l'histoire d'un homme appelé ici Dhûl-Qarnayn et de ses voyages.

Quant à la troisième question, le verset 85 de la sourate 17, al-Isrâ' (Le Voyage nocturne) y fait brièvement référence. Le verset peut être traduit comme suit : « Ils t'interrogent sur l'âme. Dis-leur : "L'âme relève de l'ordre exclusif de mon Seigneur et, en fait de science, vous n'avez reçu que bien peu de choses." »

Hostilité d'un côté, défi de l'autre

Ces réponses aux questions suggérées par les rabbins et posées au Prophète allaient-elles changer quoi que ce soit à la situation ? Pas grand-chose. An-Nadr ibn al-Hârith poursuivit sa campagne de propagande, les Quraysh continuèrent à persécuter les musulmans et les deux camps demeurèrent aussi opposés que jamais. Il fallait un nouvel élément, soit pour débloquer la situation, soit pour éloigner encore plus les deux parties.

Vu la situation régnant à La Mecque à l'époque, le plus probable était une aggravation du désaccord. Les musulmans de La Mecque décidèrent qu'ils ne pouvaient plus permettre aux Quraysh de continuer à les persécuter sans affirmer leur présence. Ils commencèrent donc à défier plus ouvertement les Mecquois, certains allant jusqu'à prier en commun à la Ka'ba. En outre, maintenant que 'Umar et Hamza figuraient parmi les musulmans, les gens étaient de plus en plus nombreux à adhérer à la nouvelle religion.

Les négateurs comprenaient maintenant qu'ils ne pourraient pas trouver de terrain d'entente avec les musulmans. Ils constataient également l'inutilité des tactiques qu'ils avaient employées pour limiter la propagation de l'islam. Une assemblée fut donc convoquée durant la septième année de la mission prophétique de Muhammad , afin de trouver des moyens plus efficaces de parvenir à leurs sinistres fins.

Le boycott total

Les adeptes de la manière forte l'emportèrent lors de cette assemblée. Ils demandaient le boycott total des musulmans et de leurs partisans. Pour s'assurer que leur plan serait appliqué, ils persuadèrent les autres participants de prendre des résolutions engageant tous les Mecquois. Ils écrivirent ces résolutions sur un manuscrit qu'ils affichèrent dans la Ka'ba : cela conférait à ces résolutions un caractère plus solennel, de sorte qu'il était très difficile d'y contrevenir, même à ceux qui avaient de la sympathie pour les musulmans.

Les termes du boycott étaient très stricts, allant jusqu'à exclure tout mariage ou toute transaction commerciale entre le clan hachémite dans son ensemble et les autres clans de Quraysh. Les Hachémites, piqués au vif, resserrèrent leurs liens : les musulmans comme les polythéistes soutenaient unanimement leur chef Abu Tâlib, qui à son tour maintenait à son neveu son soutien inébranlable. Il demeurait une exception en la personne du propre frère d'Abû Tâlib, Abu Lahab.

Abu Lahab s'était montré hostile à l'islam dès le début. Il ne pouvait pas aligner sa loyauté tribale sur celle du reste du clan hachémite : il rompit donc toute relation avec son clan et se joignit au boycott. Bien que son choix ait été contraire aux traditions de la société mecquoise, les Quraysh furent très satisfaits de sa décision de se joindre à eux car elle montrait que l'opposition à Muhammad était si générale que même les membres de son clan voulaient s'en débarrasser. Il faut ajouter ici que les termes du boycott stipulaient que, pour que celui-ci prenne fin, les Hachémites devraient livrer Muhammad aux Quraysh qui le tueraient.

Tout le clan hachémite, non-musulmans compris, et les musulmans des autres tribus souffrirent énormément de ce boycott. Si un marchand ou un cultivateur apportait des marchandises à vendre à La Mecque, on lui donnait plus que le prix qu'il demandait à condition qu'il ne vende rien aux Hachémites, qui étaient confinés dans leur quartier. La situation s'aggrava au fil des mois, sans qu'aucun espoir de voir le boycott se terminer n'apparaisse.

Les musulmans et les Hachémites souffraient de la faim. Leurs enfants s'endormaient en pleurant tous les soirs. Le soulagement venait de temps à autre lorsqu'une personne au bon coeur, apitoyée par les pleurs des enfants affamés, profitait de l'obscurité pour faire passer des provisions dans le quartier des Hachémites. Ce soulagement ne pouvait être que temporaire. Les souffrances se poursuivirent pendant trois ans. Tandis que le boycott touchait aussi les Hachémites non musulmans, les musulmans subissaient beaucoup plus de persécutions.

Cela n'affaiblit cependant pas leur détermination à rester attachés à leur nouvelle religion et à essayer de la diffuser auprès de leurs concitoyens. Ils poursuivaient leurs efforts patiemment, sans relâche, sous la conduite du Prophète , l'exemple parfait de l'homme persévérant, confiant dans le triomphe de sa cause.

En pratique, le boycott imposé par les Quraysh mettait à rude épreuve aussi bien les hommes que les femmes et les enfants. Pendant trois ans, les Hachémites ne purent pratiquement rien acheter au marché, pas même de la nourriture pour leurs familles. Un récit de Sa'd ibn Abî Waqqâs nous donne une idée de ce que subirent les musulmans durant cette période : « Je sortis une nuit pour faire mes besoins [à l'époque les Arabes n'avaient pas de toilettes dans leurs maisons]. L'urine tomba sur quelque chose, laissant entendre un craquement. Je le ramassai : c'était un morceau de peau de chameau desséché. Je le lavai bien avant de le brûler et de le mélanger à de l'eau ; ce fut ma nourriture pendant trois jours. »

Cette situation poussa certaines personnes de bonne volonté à essayer d'alléger un peu les souffrances des victimes du boycott. Un homme du nom de Hishâm ibn Amr s'efforça particulièrement d'aider les Hachémites. Hishâm jouissait du respect des siens. Il commença par faire passer secrètement de la nourriture et des vêtements aux Hachémites. Il chargeait un chameau de provisions ou de tissu et le conduisait dans l'obscurité à l'entrée du quartier hachémite, puis le lâchait pour qu'il y pénètre.

Entre-temps, Dieu fit disparaître l'inscription énonçant les termes du boycott. Il informa le Prophète de ce qui était arrivé au manuscrit affiché dans la Ka'ba. Des termites avaient mangé tous les endroits où étaient énoncées les injustices infligées aux Hachémites. Tous les endroits où le nom de Dieu était mentionné étaient par contre demeurés intacts. Le Prophète en informa son oncle Abu Tâlib qui, à son tour, en fit part à ses frères. Ils se rendirent ensemble à la Ka'ba, où Abu Tâlib dit aux chefs de La Mecque : « Mon neveu, qui ne m'a jamais menti, m'a informé que Dieu a fait manger par les termites tout ce qui, dans votre pacte, mentionnait l'injustice ou le boycott infligé aux nôtres. Rien n'en reste que le nom de Dieu. Allons ensemble voir si mon neveu a dit la vérité. Si ce qu'il dit est vrai, vous devrez céder et mettre un terme à votre injustice. S'il a menti, je vous le livrerai et vous pourrez le tuer ou l'épargner. »

Ils acceptèrent la proposition, qu'ils déclarèrent juste. Ils envoyèrent quelqu'un regarder le pacte : il était exactement tel que le Prophète l'avait décrit. Abasourdis, ils regrettèrent d'avoir accepté la proposition d'Abû Tâlib. Ils manifestèrent leur intention de poursuivre le boycott. Abu Tâlib leur demanda : « Qu'avons-nous fait pour mériter cet état de siège qu'on nous impose, alors que tout est clair ? » Ses compagnons et lui-même se rendirent à la Ka'ba et pénétrèrent entre ses draperies et ses murs.

Ils implorèrent : « Seigneur, donne-nous la victoire sur ceux qui nous ont traités injustement, ont rompu nos liens et ont détruit ce qu'ils n'avaient pas le droit de nous prendre. » Abu Tâlib et ses frères retournèrent ensuite dans leur quartier. La scène avait eu pour témoins de nombreux membres de Quraysh qui n'étaient pas satisfaits de la poursuite du boycott. Ils ne supportaient plus de ne rien faire tandis que leurs contribules, avec leurs femmes et leurs enfants, souffraient de privations et de faim.

Hishâm ibn Amr fut le premier à reconnaître la futilité de l'aide qu'il pouvait apporter aux Hachémites en introduisant des provisions dans leur quartier en cachette. Il savait qu'il ne pouvait pas faire grand-chose tout seul et qu'il devrait élaborer un plan capable de contrecarrer toute tentative d'Abû Jahl de poursuivre le boycott.

Il alla donc voir Zuhayr ibn Abî Umayya, un membre du clan des Makhzûm auquel appartenait également Abu Jahl. La mère de Zuhayr était la tante du Prophète . La tactique de Hishâm consistait à éveiller les sentiments de loyauté de Zuhayr. Il lui dit : Es-tu satisfait de jouir de ta nourriture, de t'habiller comme tu le désires, de pouvoir te marier comme tu le souhaites, pendant que tes oncles sont confinés dans leur quartier, que personne ne leur achète ni ne leur vend rien, et que personne n'accepte de contracter mariage avec eux ? Je jure par Dieu que s'il s'était agi des oncles d'Abû al-Hakam ibn Hishâm [le nom complet d'Abû Jahl] et que tu lui avais proposé de les boycotter de la même manière qu'il t'a demandé de boycotter tes propres oncles, il n'aurait jamais accepté de le faire.

Zuhayr ne trouva rien à redire à cet argument. Il objecta toutefois : « Que puis-je faire tout seul, Hishâm ? Si j'ai un homme pour me soutenir, je ferai tout ce que je pourrai pour faire abroger cet accord de boycott. » Hishâm l'assura de son propre soutien, mais Zuhayr proposa de trouver d'abord le soutien d'un autre homme. Hishâm alla ensuite voir al-Mut'im ibn Adî, qui appartenait au clan des Abd Manâf dont étaient issus les Hachémites. Al-Mut'im jouissait d'une position d'honneur et de respect parmi les Quraysh. Hishâm fit appel à son sens de la justice et à son intégrité : « Es-tu satisfait de voir deux clans [les Hachémites et les Abd al-Muttalib] mourir de faim sous tes yeux ? Ne vois-tu pas que si tu ne dis rien, les autres Quraysh vont continuer et parvenir à leurs fins ? »

Al-Mut'im objecta lui aussi qu'il ne pouvait pas agir seul. Hishâm l'assura alors de son soutien et de celui de Zuhayr. Al-Mut'im suggéra qu'il faudrait encore d'autres appuis. Hishâm obtint le soutien de deux autres hommes, Abu al-Bakhtarî ibn Hishâm et Zam'a ibn al-Aswad. Les cinq hommes se réunirent pour élaborer un plan d'action. Le matin suivant, à l'heure convenue, Zuhayr se rendit à la Ka'ba vêtu de ses plus beaux habits.

Il fit sept fois le tour de la Ka'ba, accomplissant le tawâf, puis s'adressa aux personnes présentes en ces termes : « Habitants de La Mecque ! Devons-nous continuer à jouir de notre nourriture et à porter les plus beaux habits, tandis que les Hachémites meurent de faim et que personne n'ose rien leur vendre ni leur acheter ? Par Dieu, je ne m'assiérai pas tant que cet accord de boycott injuste n'aura pas été déchiré. »

Abu Jahl, qui était assis dans un coin, dit : « Tu es un menteur. Personne n'y touchera. » Zam'a dit alors à Abu Jahl : « C'est toi qui es le plus menteur ! Nous ne l'avons pas approuvé lorsqu'il a été écrit. » Abu al-Bakhtarî vint ensuite à son aide : « Zam'a a raison. Nous n'en approuvons pas les termes. » Vint ensuite l'appui d'al-Mut'im : « Tu as raison, et celui qui te contredit est un menteur. Nous le désavouons devant Dieu. » Hishâm, qui avait organisé l'affaire, déclara à son tour son soutien. Abu Jahl, abasourdi, ne put répondre que : « C'est une machination, ils se sont mis d'accord ailleurs. »

Al-Mut'im se leva alors et alla chercher le pacte dans la Ka'ba pour le déchirer. Il constata que rien de ce qui y avait été écrit n'en restait, à part les mots : « En Ton nom, ô Dieu. » Ainsi s'acheva une période de grandes difficultés que le Prophète et ses compagnons avaient supportées avec patience, confiants que leur cause en sortirait renforcée.

Muhammad prêchait maintenant le message de l'islam depuis plus de dix ans, mais la situation ne semblait guère prometteuse. Les Quraysh avaient réussi à circonscrire l'islam à La Mecque, et même là, les musulmans restaient minoritaires. À part la base lointaine d'Abyssinie, l'islam était quasiment inconnu en dehors de La Mecque. Le dernier message divin ne semblait pas promis à un grand avenir. Mais Dieu accomplit Son dessein par des moyens divers, parfois totalement inattendus des êtres humains.